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dimanche 28 février 2010

LETTRES DE LA JEANNE D'ARC VI


- BATAILLE NAVALE POUR DE FAUX -

« Bâtiment de guerre à bâbord, 20 nautiques ». Le veilleur, à l'extérieur, agrippé à ses jumelles ne quitte pas le « visiteur » des yeux tant qu’il n'aura pas été identifié. Le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, lourd de ses 12 000 tonnes file à quinze noeuds quelque part au large dans le golfe de Gascogne. Son étrave déchire les vagues et cueille des « baleines» ces paquets de mer qui recouvrent l'avant. Elle roule, La Jeanne et gîte jusqu'à 15 degrés. Sur la passerelle, le comman¬dant du bord, un capitaine de vaisseau, se maintient ferme dans son fauteuil. Il examine avec son état major les dépêches qui ne cessent de tomber. Le CGO, chef du groupement opération, un capitaine de frégate retourne derrière dans le CO, pour nous confidentiel, enfin, presque, nous pouvons bien l’avouer, au cours de la précédente escale, le « frégaton »* considérant que nous ne pouvions pas quitter le bord, idiot, nous l’a rapidement fait visiter. Le Centre opéra¬tion, bourré de « senseurs » est le « coeur du bâtiment ». Sans lui nous serions un cargo, dit un officier.
Le commandant en second, un autre capitaine de vaisseau fixe la silhouette du bâtiment qui s'est légèrement rapproché, Pas de doute, c'est bien la Galissonière (un escor¬teur d’escadre ASM). Elle est des nôtres. Pre¬nons contact par signaux optiques. La commu¬nication visuelle établie pour éviter les repéra¬ges radio les deux navires naviguent de con¬cert et poursuivent le dépistage des sous marins. Les longs bips caractéristiques du sonar ryth¬ment l'attente. Les Lynx de la 35 F, la flottille d'hélicoptères embarquée sur La Jeanne, sont prêts à décoller à 5 minutes. Leur sonar à lon¬gue portée, plongé à 130 mètres est capable de repérer n'importe quel contact sous ma¬rin. Tout est prêt pour « la guerre ».
L'exercice Suroît a commencé. L’escadre Atlantique française, des bâtiments espagnols, belges, portugais et britanniques au total une vingtaine d'unités se sont dispersés dans une zone définie sur les cartes par l'Etat major français et ses alliés au sein de l'OTAN. L'aviation française, américaine, hollandaise et britanni¬que participe également à ce déploiement. Bleu contre orange on ne dit plus rouge, détente oblige une longue tradition dans les exercices. Les côtes du pays Bleu sont menacées par des unités de surface et sous marines appartenant au pays Orange. Nous, les Bleus, connaissons nos positions. Notre premier travail est de rechercher celles de nos adversaires puis de les « marquer », autrement dit les pister, en sachant qu'ils sont agressifs. Il s'agit alors d'évaluer les moyens qu'ils pourraient utiliser et de se prépa¬rer à répliquer de la même manière. Une tacti¬que de légitime défense.

« Aujourd'hui les grandes puissance sont au mieux défensives, sinon répressives, jamais of¬fensives, au contraire des nations faibles. Une attitude générale réglée au millimètre près sur laquelle repose l'équilibre de la « détente ». On observe une certaine pusillanimité de l'action », commente un capitaine de vaisseau du cadre de réserve, avec lequel nous nous entretenons plus facilement, car, comme lui, nous observateurs. «Les exercices con¬sistent à mettre en jeu la légitime défense, mais cette notion est totalement inutilisable face à certaines armes ». Notre interlocuteur rappelle l'affaire du USS Starck frappé dans le golfe Persique par un Exocet lancé par un avion ira¬kien. «Dans cette zone d'insécurité, tous ses senseurs fonctionnaient. Il était prêt à parer à toute offensive. Un avion irakien s'approche de lui, pourquoi se méfier ? Un Exocet part. Que pouvait faire le Starck? » On sait comment a tourné l'alerte suivante à bord du Vincennes de la même marine US.
En attendant, nous slalomons. Les recherches sous marines se poursuivent. Les sonars captent de multiples échos « Nous en tenons un ! » Exci¬tation sur la passerelle. Fausse alerte, les sonars sont aussi sensibles aux baleines. La nuit avan¬ce, les visages se tirent un peu plus. Tôt dans la matinée, la Galissonnière identifie un sous-¬marin. Ordre est donné à la passerelle aéro de mettre un Lynx en décollage à cinq minutes ; nous cessons les émissions de sonar, puis quittons la zone. Nous sommes peut être une cible. L'exercice entre dans une phase active. Le Lynx décolle à bâbord. Premier objectif. classifier le contact. L'hélicoptère, mobile et de petite envergure échappe aux tirs éventuels des sous marins. Les renseignements qu'il transmet permettent d'identifier le submersible et de connaître son identi¬té. Les commentaires sont brefs, nous prenons des notes.

vendredi 26 février 2010

LETTRES DE "LA JEANNE D'ARC" IV


- LA JEANNE CHANTE -

Soudain, un appel pressant, traverse les haut-parleurs, diffusés dans tout le bord : « Attention çà va rouler ! » L’annonce n’est pas terminée que je vois tous mes papiers et livres glisser sur la table et rejoindre sur le sol. Un fauteuil file tout seul dans l’autre sens. Un énorme vacarme retentit dans tout le bord. Les mers traversées ont été si calmes, que nul n’a réellement songé à bien arrimer ses paquets et autres effets. Résultat, il faut tout ramasser. Le bâtiment gémit. Depuis Gibraltar, la mer s'est creusée. On gîte à 15° ; dans les coursives des sil¬houettes avancent obliques… Bien à l’abri, sur la passerelle, nous suivons le mouvement du bâtiment, dont l’étrave déchire les vagues et cueille des baleines, ces paquets de mers qui recouvrent l’avant.
Le temps s'est calmé. Dans les carrés, les maîtres d'hôtel ont retiré les « violons » destinés à maintenir les assiettes et couverts. Qui a déjà vu le film de ce soir ? Sur la passerelle, l'officier de quart saisit son sextant, pour le geste. Vénus vient d'ap¬paraître. Un midship reporte à l'aide d'un compas, notre position sur une carte. En bas, der¬rière les rideaux tirés, sur sa bannette, un matelot relit son courrier. Difficile de vraiment s'isoler. Pour les offi¬ciers, c’est plus facile, il suffit de tirer la porte de sa chambre. « Nous ne sommes pas des moines soldats, insiste le commandant en second. Nous cultivons notre jardin secret et reconstituons notre univers. » Cha¬cun à sa manière, hors du temps de service. Mais, au moment où l'on ne s'y attend pas: coup de klaxon. Poste de combat. Précipita¬tion dans tout le bord. Chacun connaît sa place, son rôle. Deux, trois minutes pour y parvenir. Klaxon encore : alarme de sécurité. Nouvelle préci¬pitation : incendie dans la cafétéria équipage, six blessés... drôle de drame. L'exercice constant en¬traîne le personnel et teste ses réflexes. Les exercices de sécurité se succèdent. Des « ron¬diers » ne cessent de visiter chacun des 900 locaux du bord. Le calme est revenu. Soudain, une mélodie insolite retentit. Sur les passavants, un midship sonne, dans sa trompe de chasse, des fanfares. Le chuintement des vagues le long de la coque pourrait remplacer les voix d’une meute.
Une escale est prévue à Lisbonne. L'eau commence à bouillir dans la casserole en cuivre. Le matelot achève de tailler dans la « mas¬se ». Il relève la tête, l'air ravi et exhibe son chef d'oeuvre: une petite Jeanne- d'Arc sculptée dans une pomme de terre. Le bâtiment miniature pourrait-il flotter ? Le commandant amusé par le savoir-faire de son cuisinier lui en a deman¬dé quatorze pour le dîner. Faites le compte, un quart d'heure par légume, le garçon y a passé tout son après midi. A sa manière le « cuistot du pacha », choisi parmi les meilleurs, participe pour une grande part au rôle de représentation de la Jeanne d’arc. Un dîner au château cela compte, surtout en escale. 1.400 personnes auront été ainsi hono¬rées durant les six mois de campagne. A 12 heures pile, les invités se présentent à la coupée. Salut, coup de sifflet « sur le bord », hymnes nationaux pour hautes personnalités et con¬duite vers les appartements du commandant, un confortable quatre pièces décorées à son goût.
On en reconnaît l’entrée grâce à une hallebarde fixée devant la porte. Cet insigne qui n’est pas règlementaire, marque généralement la présence des amiraux. L’un d’eux, il y a quelques années, jaloux de ses prérogatives tenta de faire ôter la hallebarde du pacha de la Jeanne. Il oubliait qu’elle est aussi une sorte d’ambassadeur de la France. Les invités se montrent un peu intimidés. Quels sont les usages de cet étrange monde qui les accueille ? Champagne, présentation du plan de table par l'un des maîtres d'hôtel. L’ambassadeur de France préside, le commandant vice-préside. C’est comme cela, le protocole doit être impeccable. En cas de présence d’un ministre, on décale. Pendant que les hôtes découpent un bar à l'armoricaine, une mélodie s'élève derrière un rideau. Le maître de céans possède son orchestre particulier. Un quatuor joue dans les grandes occasions, un piano seul pour les autres. La «Jeanne» est le seul bâti¬ment de la «Royale» à embarquer un détache¬ment de la « musique des équipages de la Flot¬te ». Il est composé de dix-neuf musiciens dont deux pianistes. Ils sont présents aux accostages, appareillages, durant les cocktails et connaissent les hymnes de toutes les nations visitées. Qui a dit que la Jeanne chantait ?

jeudi 18 février 2010

LETTRES DE "LA JEANNE D'ARC" II


- UN CARRÉ POUR FAIRE CERCLE -

L’aviso escorteur Commandant Bourdais gagne du terrain. Son étrave écrase les vagues puis se soulève avant de plonger à nouveau dans une déchirure d'écume. Sur le pont du porte hélicoptè¬res Jeanne d'Arc, tout est prêt pour le RAM, le ravitaillement à la mer. Sous la conduite d'un bos¬co (1) les hommes casqués et revêtus d'un gilet de sauvetage maintiennent les longs bouts. Les timoniers dialoguent à l'aide de leurs pavillons. Les deux bâtiments séparés par 30 mètres seulement, naviguent désormais en parallèle à la même vitesse de 15 noeuds. Une détonation, un filin jaillit saisi par les hommes du Bourdais. Le long tuyau de caoutchouc commence sa traversée. Le sifflet du bosco rythme la manoeuvre. Branche¬ments. La Jeanne abreuve sa « conserve ». Un vrai spectacle et en musique, l’orchestre ne cessera de jouer des marches durant toute la manoeuvre.
Chaque année, le navire école de la marine nationale française emporte dans un tour du mon¬de de six mois, sa cargaison d'hommes. 868 cette année dont 146 officiers élèves et 7 femmes (2). Ces dernières ont bénéficié d'un embarquement expéri¬mental à la suite d'une décision prise par Charles Hernu, ministre de la Défense. Pour sa vingt¬-quatrième campagne, La Jeanne d’Arc a longé le continent asiatique et frôlé le Pacifique. Au total environ 30 000 nautiques, une fois et demie la circonférence de la terre. De Cochin, en Inde, à Djakarta, en passant par Hong Kong et Sidney escale imprévue jusqu'à Manille et pour finir Venise où elle n'était pas venue depuis vingt ans elle a comblé d'images son équipage.
Sur le pont d'envol, l’après-midi, dès cinq heures, une noria de coureurs, tourne autour des hélicos aux hélices repliées que nous comparons, faute d'autres images, à de grosses mouches endormies. Tee shirts multicolores aux origines les plus diverses, se mouillent de sueur. Des grappes successives se forment et se démêlent, doublant les moins rapides. Cela ne se distingue pas réellement, la piste est trop courte. Au centre, un fusilier, transformé en moniteur, conduit la gym. Elle dure une heure ; près de deux cents bonshommes, plus deux femmes, se donnent à fond dans le mouvement. Durant ce temps, les équipes de garde briquent les lynx et les frottent sans s'occuper de la foule qui s'agite ainsi.
Les dîners sont servis tôt. Auparavant, dans le carré, « espace vaguement rectangulaire où les officiers…font cercle », selon le mot de l’officier en chef des équipages Jacques Tupet (3), les uns et les autres se retrouvent et, s’ils ne commentent pas les derniers évènements du bord, évoquent, éventuellement, les informations venues de l’extérieur. A bord de la Jeanne, chacun est compartimenté selon son grade. Le Pacha dispose de ses propres appartements, il reçoit donc, dans son salon, les officiers supérieurs ont leur propre carré, comme les officiers subalternes. Dans la hiérarchie, les officiers mariniers supérieurs sont également séparés des officiers mariniers subalternes, quant à l’équipage composé des matelots et des quartiers-maîtres, ils se retrouvent dans la cafétéria, salle à tout faire y compris à se restaurer.
Ce soir, dimanche, concert. Posés contre un rideau orange, dissimulant l'autel sur lequel a célébré la messe, le matin même, les musiciens marins accordent leurs instruments. Le dernier concert de "band" de la campagne, commence dans la salle de conférence, qui sert, décidément à tous les usages. Elle est pleine ; matelots, officiers mariniers et officiers, mélangés sur les bancs, plaisantent et s'interpellent, puis se taisent pour écouter des arrangements autour de Gilbert Bécaud et de George Gershwin. Trompettes, tuba et clarinettes s’harmonisent dans des airs familiers. Un capitaine de frégate, assis sur son banc, suit la musique comme s’il était dans l’arène de Nîmes. Soudain, s’élèvent la mélodie de Porgy and Beth. Cette saga américaine sonne un peu trop sérieuse. On s’attendrait à ce que les auditeurs sautillent ou dansent sur leur siège. Gershwin serait-il trop classique ? Il fallait attendre le second morceau et Duke Ellington pour réveiller tout ce petit monde.
Dans les coursives, baignées par une lumière rouge tamisée, simulant la nuit, chacun se faufile vers sa chambre ou son poste. Les hommes de quart veillent.


(1)l'Officier Marinier (sous officier dans la marine), le plus gradé dans la spécialité de la manœuvre.
(2) En 1988.
(3) Tournures et parlures de la marine, illustré par Max-Pierre Moulin, ACORAM (Association centrale des officiers de réserve de l’armée de mer)/ Ed. du Gerfaut, 175 p.