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mardi 14 février 2012

DE L’ÉDUCATION DES FILLES



L’éducation des filles a été – est toujours – la grande préoccupation des moralistes. Sans revenir sur la Bible ou le Coran, nous pouvons nous arrêter au Livre pour l'enseignement de ses filles de Geoffroi de La Tour Landry (vers 1330- vers 1406) qui connut un succès certain jusqu’au XVe siècle. Ce manuel était destiné à « inculquer aux demoiselles nobles les principes de vertu, de bienséance et de piété à observer avant et après le mariage ». L’édition princeps de cet ouvrage dont on connaît une vingtaine de manuscrits, a été publiée en 1514 à Paris par Guillaume Eustace. Plus tard, l’Espagnol Jean Louis Vivès (1492-1540) un humaniste juif converti au catholicisme, devenu professeur à l’université de Louvain puis à Oxford, étudia l’organisation de la société et composa [en latin] De l'institution de la femme chrétienne (Anvers, 1524, in-4). Il fut traduit en français par P. de Changy, sous le titre : Livre très-bon, plaisant, salutaire, de l’institution de la femme chrestienne, aussi de l’office de mary (Paris, Jacques Kerver, 1543, in-8). Ce traité connut un succès considérable dans toute l’Europe et influença durablement l’éducation des femmes. Vivès recommandait finalement une vie simple reposant sur trois principes élémentaires : « se rendre agréable à son mari par ses charmes et sa conversation ; l'aider dans le gouvernement des affaires domestiques ; savoir élever chrétiennement ses enfants. » (1)
On cite encore, dans ce domaine le Traité de l'éducation des filles de Fénelon- François de Salignac de La Mothe (1651-1715) - composé en 1681 à la demande de la duchesse de Beauvilliers, et destiné à ses filles. Cet ouvrage valut à Fénelon d'être nommé précepteur des enfants de la famille royale. Un exemplaire de l’édition originale (Paris, Pierre Aubouin, Pierre Emery, Charles Clousier, 1687. In-12) relié à l’époque en plein veau orné a été adjugé 600 €, à Drouot, le 17 février 2010 par la svv Binoche Giquello assistée par Dominique Courvoisier. Entre temps un certain Jean-Baptiste de Glen (1552-1611) qui devait devenir provincial des pères augustin à Paris et semble-t-il aux Pays-Bas, s’intéressa lui aussi à l’éducation des jeunes filles avec un traité dont le titre, finalement n’est guère alléchant : Du debvoir des filles. Traicte brief, et fort utile, divise en deux parties : la premiere est, de la dignite de la femme, de ses bons deportemens, et debvoirs ; des bonnes parties & qualités requises aux filles, qui tendent au mariage. L’autre traicte de la virginité, de son excellence, des perfections necessaires à celles, qui en font profession, des moyens de la conserver ; & de plusieurs autres choses, qui se verront plus à plein au sommaire des chapitres... Item plusieurs patrons d'ouvrages, pour toutes sortes de lingerie… Nous avons vu un exemplaire d’une édition originale relié en cartonnage bradel moderne, (A Liege, Chez Jean de Glen, 1597, in-8) sur le stand des libraires d’ancien à la Brafa dans les rayonnages d’Eric Speeckaert de Bruxelles. Cet ouvrage publié par le frère de l’auteur mais imprimé par Henri Hovius, est orné de 20 planches (il en manquait une ) à pleine page dans le texte. Ces illustrations sont sur fond noir et représentent des modèles de broderies.
Divisé en deux parties, le traité prodigue des recommandations pour garder les filles dans le droit chemin, préconisant la chasteté et conseillant de les retenir au foyer en les occupant à des travaux domestiques, notamment la broderie. La virginité semble bien importante à ce religieux qui donne des conseils pour la défendre vaillamment : « La chasteté est une place assiégée et qui a des ennemies dedans et dehors : au dedans est la chair, vray cloasque de toute ordure, fournaise ardente de toute concuspicence, vray maquerelle, ingénieuse ouvrière de toutes souillures et turpitudes ; laquelle seule livre à la chasteté plus d'assauts et dresse une plus furieuse batterie que tous les autres ennemies ensemble ».
L’ouvrage est dédié à « madame Anne de Croy, marquise de Renty ». Sa maison est qualifiée d'« escolle de vertu » où « tant de filles font leur apprentissage en pudicité & honneur ». J.B de Glen devait reprendre ses idées en composant une somme qui fit sa renommée : l’Oeconomie chrestienne, « contenant les règles de bien vivre, tant pour les gens mariés qu’à marier, pour nourrir et élever les enfants, fils, filles, etc. » (Liège, 1608, petit-in-8). Le bibliographe Brunet estime que cet « ouvrage est singulier et d’un style des plus naïfs ».


(1) Les éditions de l’Harmattan ont réédité cet ouvrage dans la traduction de Changy, adapté, introduit et annoté par Bernard Jolibert, 250 p. 24 €.

mardi 20 décembre 2011

L’INSTITUT D’EGYPTE




l'Institut d'Égypte a été ravagé par un incendie, le samedi 17 décembre 2011, au Caire La majeure partie de son fonds constitué d’environ 200.000 ouvrages n'était pas numérisée. Le lundi suivant, près de la place Tah¬rir, les 22 employés ainsi que deux membres de l'Unesco et des volontaires continuaient de mettre sous sacs plastique des pages en partie calcinées et des volumes noircis.




La fameuse phrase : Soldats, du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent", figura pour la première fois dans une Histoire de Bonaparte, premier consul, par un anonyme (en fait O. Guerlac), publié en 1803. Bonaparte ne l’aurait jamais prononcée, mais l’aurait adoptée a posteriori. La campagne d'Egypte débuta en avril 1798 et s'acheva le 14 septembre 1801 après la capitulation du général Menou à Alexandrie.
Lorsque les troupes dites de « l’Armée d’Angleterre » s’embarquèrent à Toulon, le 19 mai 1798, elles ignoraient leur destination. Le secret avait été bien gardé. On imagine la stupéfaction des soldats lorsqu’ils apprirent qu’il s’agissait de l’Egypte ! « La surprise fut si grande qu’un petit nombre seulement s’avisa que Bonaparte qui les commandait avait signé la proclamation que l’on venait de lire aux troupes de son nom suivi de la mention : « membre de l’Institut national, général en chef ».
Bonaparte avait été, en effet, élu le 25 décembre 1797 à l’Institut, au fauteuil de Lazare Carnot, mais n’y siégea n’y ne revêtit jamais l’habit vert. Une aquarelle laisse croire le contraire. Celle-là fut composée par Edouard Detaille (1848-1912). Elle représente Bonaparte revêtu de la redingote brodée, culotte à la française noire, bas noirs, les bras croisés, adossé à un bureau. On distingue sur la gauche des travées et le visage de deux ou trois membres de l’Institut. Cette scène apocryphe est entrée en mars 1997, dans les collections de l’Institut de France, après un achat à l’hôtel des ventes de Drouot.
« Triomphalement élu à l’Institut, Bonaparte poursuit habilement sa cour, signant désormais lettres et proclamations de son nouveau titre, emmenant avec lui en Egypte, Berthollet et Monge, créant au Caire un Institut calqué sur le modèle de celui de Paris, et poussant l’admiration pour les idéologues en allant jusqu’à publier une seconde Décade, égyptienne celle-là... », raconte l’historien Jean Tulard. Cet Institut d’Egypte fut fondé le 22 août 1798, avec pour but « le progrès et la propagation des Lumières ». Emanation de la Commission des sciences et des arts, emmenée par Bonaparte lors de sa campagne, il comptait 36 membres, choisis parmi ses personnalités les plus éminentes. L’Institut comprenait quatre sections de douze membres : mathématiques, physiques, économie politique, littérature et arts. Il se réunit deux fois par décade jusqu'en 1801, dans le palais Hassam Kachef. On y a traité de questions pratiques comme la fabrique de la bière sans houblon, la clarification des eaux du Nil. Et aussi débattu, ce qui fut plus important pour l’histoire des sciences, de l'explication du phénomène des mirages par Gaspard Monge et l'étude de Claude Berthollet sur les lacs de natron - d'où est extraite la soude qu'exporte l'Égypte depuis l'Antiquité -, qui a conduit à remettre en cause la thèse, dominante à l'époque, des affinités électives et à avancer l'idée novatrice d'«équilibre chimique», fondamentale pour l'avènement de la chimie moderne. Ces travaux furent publiés dans La Décade égyptienne. Cette revue prit des allures de bulletin d’information. On lança même une montgolfière, par deux fois, depuis le centre du Caire. Les Egyptiens haussèrent les épaules devant ce ballon qui s’élevait dans les airs… et retombait aussitôt. Les Musulmans furent davantage choqués par l’habit des membres de l’Institut ; il était vert, la couleur réservée aux descendants de Mahomet. Le recueil des communications de l’Institut seront publiées, sous le titre Mémoires sur l’Egypte…(P. Didot l’aîné, an VIII-an XI (1800-1803), 4 vol. in-8°, 2 cartes dépliantes, 2 tableaux dépliants). Une édition anglaise (London, R. Phillips, 1800, in-8°) fut publiée en même temps.
Si la campagne d’Egypte, entreprise insensée, ne rapporta rien sur le plan militaire, elle provoqua, en revanche, une floraison de découvertes archéologiques et une avalanche de mémoires. Philippe de Meulenaere a recensé dans sa Bibliographie raisonnée des témoignages oculaires imprimés de l'expédition d'Egypte, trois cent soixante trois ouvrages composés par autant de militaires, de médecins, chirurgiens, scientifique, ingénieurs et voyageurs français, anglais, arabes (1). Le résultat du travail de tous ces savants se retrouve dans la monumentale Description de l’Egypte, ou « recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l’expédition française ….». (Imprimerie Impériale, puis Imprimerie Royale, de 1802 à 1830).
Cette « Description » comprend 9 tomes en 10 volumes, petit in-folio de texte, orné de 36 planches, plus l’Atlas comprenant 11 tomes en 13 volumes, grand in-folio contenant 892 planches dont 72 sont coloriée. Plus de 80 artistes y ont apporté leur concours et, pour imprimer les planches, la plupart en noir, mais certaines en couleur, il a fallu employer plus de 400 graveurs ! A cause du format exceptionnellement grand des planches, Nicolas Conté a dû inventer une presse spéciale qui fut installée dès 1803 au Louvre, avant de gagner, en 1805, le tout neuf Institut de France.
L'ouvrage dont les maîtres d’œuvres furent Gaspard Monge (1746-1818) et Dominique-Vivant Denon (1747-1825), comporte trois parties : Antiquité, Etat moderne et Histoire naturelle. 5 volumes de planches sont consacrées à l'Antiquité ; 4 volumes de texte, 2 volumes de planches et 3 de texte à l'Etat moderne ; 3 volumes de planches et 2 volumes de texte à l'Histoire naturelle. Cette parution nécessita 211 livraisons. Elles ne furent pas régulières, car pour des raisons politiques et financières, la publication dut être interrompue cinq fois et l'ouvrage resta dépourvu de tables. C'est à Charles X que le géographe Edme-François Jomard (1777-1862), secrétaire général de la rédaction, présenta les dernières planches. Le roi offrit quelques exemplaires de cet ouvrage dont un au général de La Ferrière, relié en demi-maroquin rouge, aux plats entourés d’une frise de fleurs de lys. Le plat supérieur est orné de l’inscription suivante « Donné par le Roi au LT. Gl de LA FERRIERE, Grand Croix des Ordres Royaux de St-Louis et de la Légion d’Honneur. 1828 ». (2)
Comment ranger dans une bibliothèque, un ouvrage d’une telle dimension ? Celui du général est présenté dans une meuble-bibliothèque en chêne reposant sur quatre pieds moulurés, présentant cinq compartiments (H. 98, L. 122,5, Pr. 83 cm). En fait Jomard avait dessiné les plans d’un meuble qui pourrait être exécuté sur commande. L’ébéniste parisien Charles Morel réalisa plusieurs modèles de ce fameux meuble « retour d’Egypte ». Nous en connaissons au moins six dont un à la bibliothèque du Sénat offert par Louis-Philippe à la Chambre des Pairs, un autre dans celle de l’Assemblée nationale, un autre encore qui appartenu au Dr Clot-Bey, sans doute offert par le roi Louis-Philippe. Nous en avons la description : « Ce meuble en acajou et placage d’acajou le dessus à plateau basculant à la Tronchin est muni de deux lutrins adaptés aux dimensions des planches et gravures qui se fixent sur le plateau par un axe métallique. Il est composé d’un tiroir et de deux vantaux ; le tiroir démasque un bureau à quatre casiers ; derrière les vantaux apparaissent 14 rayonnages à roulettes. Le meuble est décoré de frises sculptés par Danton aux motifs de papyrus, cobras, bâtons liés, colonnes serpentines à chapiteaux de masques nubiens, de cartouches ailées aux armes du royaume d’Egypte. Jacob conçut aussi un meuble spécial en acajou et bronzes dorés, pour contenir cette « œuvre digne de la grande Encyclopédie du siècle des Lumières ».
Bertrand Galimard Flavigny

(1) Ed. Chamonal
(2) Celui-ci a été adjugé 26.000 €, à Cheverny, le 7 juin 2009 par la svv Philippe Rouillac

dimanche 18 décembre 2011

UN CANTIQUE DE NOËL PEUT EN CACHER UN AUTRE



Chanter Noël ! Quoi de plus naturel en cette période de l’année. Les Anglais excellent en cela grâce, notamment aux chorales de Cambridge, les Anglo-Saxons poussent plus loin la chansonnette et c’est un plaisir de les entendre autour de l’arbre décoré dans Downtown. Les chants composés autour de la date choisie de la naissance du Christ, sont apparus vers le IXe siècle. Cela alla même plus loin, car trois siècles plus tard, on mit en scène sur le parvis des églises, cette naissance avec des personnages costumés à l’instar des comédies musicales d’aujourd’hui. Puis, le temps passant, les noëls traditionnels devinrent peu à peu dépourvu de sens religieux. Ils furent peu à peu diffusés grâce à l’imprimerie. Justement, l’un des plus fameux sortit des presses en 1520 à Paris les Noëls de feu maître Lucas le Moigne, en son vivant curé de Saint-George du Pui la Garde, au diocèse de Poitou. Selon les musicologies, cet ecclésiastique utilisa les airs de 36 chansons déjà connues. Mais attention, un cantique peut en cacher un autre. Les noëls de Jean Daniel, dit maître Mitou, chapelain et organiste, publiés pour la première fois à Lyon, au cours du XVIe siècle, et souvent réimprimés, ne sont aucunement religieux, ni par le caractère familier et bouffon de ses textes, ni par la musique à laquelle ils s'adaptaient, qui était, selon leur titre « le chant de plusieurs belles chansons ». Il y avait tromperie sur le sens liturgique. Nicolas Denisot (1515-1559), un bel esprit du temps qui aimait aussi la peinture, entreprit de ramener la gravité dans les noëls. Il fit paraître au Mans [sans date] et à Paris chez la veuve Maurice de La Porte, en 1553, sous l'anagramme de son nom, le Conte d'Alsinois, les Cantiques du premier aduenement de Iesu-Christ, contenant treize chants avec la musique des airs imprimés dans le texte. De son côté, à peu près à la même époque, Nicolas Martin, « clerc de branche » à Saint-Jean de Maurienne publia à Lyon en 1555, des « noëls et chansons tant en vulgaire Françoys que Savoysiens dict Patois ». Martin et Denisot, on s’en doute, ne furent pas le seul à compiler voire composer des noëls. « Il n'y est pas fait place, ou rarement, à la prière. Ce sont des chansons de réveillons, non d'église », disent les dictionnaires musicaux. La recette était simple. On prenait des chansons populaires déjà connues sur lesquelles on mettait des paroles de son cru et on les appelait « noëls nouveaux ». Chacun se souvient de « Sur le pont d’Avignon J’ai ouï chanter la belle » ; connaît-on le cantique de noël calqué sur ces paroles : « Sur le Mont de Syon J’ai su bonne nouvelle » ? La chanson au joli titre : « Une jeune fillette/De noble cœur », qui raconte l’histoire d’une jeune fille mise au couvent contre son gré, est ainsi devenue « Une jeune pucelle De noble cœur », qui narre désormais l’histoire de la Vierge Marie ? Les danses elles-mêmes furent mises à la contribution de Noël. La plus familière car on ne s’en doute pas est « le Branle de l’Official » qui est devenu un « Carol » anglais sous le nom de Ding Dong Merrily on High. Tant en Angleterre, qu’en Nouvelle Angleterre et en Nouvelle France, dans les pays du Nord, ce chant retentit, sans que l’on s’en lasse, dans les foyers, les magasins, les rues, les églises…
L’abbé Joseph-Simon Pellegrin (1663-1745), d’abord religieux servite et aumônier de la marine, excella dans cet exercice d’adaptation. Proche de Mme de Maintenon, il put être sécularisé, ce qui lui permit d’ouvrir une boutique de madrigaux et épigrammes à caractère religieux, qu’il vendait pour toutes occasions ! Type du prêtre-crotté, il écrivait aussi pour le théâtre, afin d’arrondir ses fins de mois. Toujours est-il que ce librettiste a modifié voire modernisé plusieurs textes anciens parvenus jusqu’à nous. Le vaudeville Prends ma Philis, prends ton verre se chante désormais, grâce à lui : Cher Enfant qui vient de naître. L’abbé fit paraître la première fois en 1722, ses Noëls nouveaux sur les chants des Noëls anciens, notés pour en faciliter le chant, mais sans musique. Ce qui peut s’expliquer, car les lecteurs devaient s’en souvenir. Une nouvelle édition, datée de 1728 à 1735, fut imprimée pour Nicolas le Clerc toujours sans musique et comprenant sept recueils de noëls nouveaux et poésies spirituelles. Parmi elles, le Venez divin Messie issu de Laissez paître vos bêtes.

jeudi 20 octobre 2011

L’APPARITION DES CORPORATIONS



Durant la période médiévale, les métiers se réunirent en confréries qui s’organisèrent en corporations. Ce terme qui ne sera généralisé qu’au début du XVIe siècle vient du latin médiéval corporari, former un corps. L’association produite par la réunion des ouvriers exerçant le même métier s’appelait en effet le métier, le corps de métier ou le commun du métier. Ce mouvement apparut dès le XIe siècle pour se généraliser au XIIIe siècle. On trouve, néanmoins la trace d’un regroupement des boulangers, dès le début du VIIe siècle. Une charte de 1134 évoque les « antiques étaux » des bouchers de Paris. Les statuts des chandeliers de Paris datent de 1061. Toutes les corporations « étaient moins occupées de se développer que de prévenir la concurrence », explique un auteur ancien. Etienne Boileau, prévôt des marchands en 1254, obtint des corporations que chacune établît ses droits en les faisant enregistrer. Cela prit quatre années et il en sortit une Livre des métiers. Seuls les bouchers refusèrent de s’y inscrire. Ce registre n’est plus connu que par des copies. Les cent un métiers mentionnés comprennent ceux de l’alimentation, de l’habillement, de la sellerie, de l’armement ; du bâtiment et du bois, des ustensiles domestiques, des chirurgiens, des étuveurs et des métiers d’art et de luxe : orfèvres, patenôtriers, cristalliers ou pierriers batteurs, imagiers (sculpteurs et peintres)…
Parmi eux, figurait naturellement la corporation des gantiers qui, elle, est datée de 1190. La période des croisades apporta le goût des fragrances en Europe, on importa, notamment depuis Venise, des peaux odoriférantes destinées à la confection de vêtement et surtout de gants.
Ce fut un engouement sans nom, les eaux parfumées furent déposées partout sur tous les objets de la vie quotidienne. Mais qui donc vendait les parfums ? Les gantiers bien sûr, mais également les merciers. Ces deux corps de métiers de disputèrent le privilège de la vente des parfums. Aussi, en 1594, un édit défendit aux deux antagonistes de s’intituler parfumeurs, tout en les autorisant toutefois de parfumer leur marchandise. Finalement, en 1614, des lettres patentes octroyèrent aux gantiers seuls, le nom de parfumeur d’où la dénomination de « parfumeurs-gantiers ». ce qui fut confirmé en 1656 ; à condition que les membres de cette nouvelle corporation ne vendent dans leur échoppe que les produits qu’ils fabriquaient eux-mêmes.
L’apprentissage d’un métier était une des principales préoccupations du Livre des métiers, véritable recueil de statut des métiers. Le régime corporatif étant rigoureux, l’ouvrier libre et indépendant n’existait pas. De son patron, l’homme de travail allait hiérarchiquement aux jurés de la corporation, puis au prévôt de Paris et aux grands officiers de la couronne, maîtres et protecteurs de certains métiers.
Toute cette organisation devait voler en éclat sous le coup de la Révolution. Voulant supprimer toutes les anciennes entraves, les Constituants, dont la théorie du libéralisme économique ne reconnaissait que l'individu, décidèrent de supprimer les corporations de maîtres et les coalitions de compagnons pour donner la libre accession au patronat pour tous. Naturellement, la loi Allarde du 2 mars 1791 conçue maladroitement sous le coup d’une idéologie, créait en même temps un vide juridique dans lequel s’engouffrèrent les compagnons et apprentis pour s'organiser face à la crise économique qui commençait à faire rage. La multiplication des assignats entraînait, notamment une forte hausse des prix. Les grèves se firent de plus en plus nombreuses à Paris durant ce printemps. Libérés de la tutelle des corporations de maîtres, les compagnons et apprentis créèrent des coalitions ouvrières, dont quelques-unes comme celle des compagnons charpentiers qui tentèrent d'imposer un tarif aux patrons. La bourgeoisie constituante réagit aussitôt. L'avocat rennais, député du tiers état, Isaac Le Chapelier, fit voter, le 14 juin 1791, une loi qui portera son nom. L'homme qui présida l'assemblée la nuit du 4 août, interdit toute association entre personnes d'un même métier et toute coalition ouvrière. Maîtres et compagnons ne pouvaient nommer de présidents, secrétaires ou syndics et "prendre des arrêtés sur leurs prétendus intérêts communs". En clair, grèves et syndicats étaient prohibés; la liberté du travail l'emportait sur la liberté d'association.


Cela me fait songer que bon nombre de "job" sont à portée de main, même à l'étranger. Il suffit de se rendre sur www.jooble.org et de voir le monde s'ouvrir clef en main.

lundi 17 octobre 2011

LES CHASSES DE M. DE BONNEFONS



Monsieur de Bonnefons, Nicolas de son prénom, était issu d’une famille du Languedoc les Dupin de Bonnefons, à ne pas confondre avec les Sarrazin de Bonnefons qui eux, venait d’Auvergne. De bonne noblesse, il avait acquis la charge de valet de chambre du roi Louis XIV ; mais propriétaire rural, il faisait davantage commerce d'arbres et de graines. On le connaissait, à son époque, surtout, grâce à un ouvrage intitulé Le jardinier françois, qui enseigne à cultiver les Arbres, et Herbes Potagères ; Avec la manière de conserver les Fruicts, et faire toutes sortes de Confitures, Conserves, et Massepans, paru pour la première fois en 1651. Il avait pris le soin de dédier son ouvrage aux dames, car il songeait que c’était davantage celles-ci qui, dans les maisons, menaient le train de la cuisine. Il avait raison ; son traité, considéré comme le plus populaire des manuels de jardinage du dix-septième siècle, fut réédité avec, à chaque fois un certain nombre de modifications.
La cinquième édition, celle d’Amsterdam, chez Jean Blaeu, (1654, (petit in-12), est la plus connue et la plus recherchée avec la première. Un exemplaire relié à l’époque en veau marbré, le dos orné, a été adjugé 400 €, à Drouot, le 16 juin 2010 par la svv Alde. A la fois livre de jardinage et livre de cuisine, cet ouvrage évoque d’abord les arbres fruitiers et leur culture, puis les fruits et légumes, et enfin des recettes pour la conservation des fruits, les confitures sèches et liquides, etc. Cette édition est illustrée de 4 figures gravées sur cuivre à pleine page, dont un titre-frontispice. Elles sont non signées, mais reprennent les gravures de François Chauveau qui ornent l'édition originale de 1651.
On trouve une suite au « Jardinier français » de Bonnefons, sous le titre Les Délices de la Campagne, suite du Jardinier françois, où est enseigné à préparer l’usage de la vie, tout ce qui croist sur la terre et dans les eaux. Dédié aux dames menageres. (Cinquiesme édition augmentée par Paris, Théodore Girard [Guillaume de Luynes, Loyson, ou Jean Cochart] 1673, in-12). C’est dans cette édition que parut pour la première fois Le Traité des chasses de Nicolas de Bonnefons qui y a été ajouté. Il n’existe qu’une seule édition parue séparément, sans nom d’auteur, avec une pagination particulière sur 59 pages, et pour titre spécial complet. Traité des chasses, de la vénerie et fauconnerie. Où est exactement enseignée la méthode de connoître les bons chiens, la chasse du cerf, du sanglier, du lièvre, du daim, du chevreuil, du connil, du loup, etc. (Paris, Charles de Sercy, 1681.petit in-8°). Ce petit volume ornée de 4 gravures sur bois, l'une à pleine page montrant une ramure de cerf et 3 autres dans le texte, montrant les différentes fumées des cerfs, est considéré comme fort rare. Un exemplaire sous cartonnage moucheté, exécuté au dix-huitième siècle, a été vendu 1.181 €, à Drouot, le 30 juin 2011 par la svv Aguttes, assistée par Edgard Laval.
Bonnefons a repris Les Délices de la Campagne dans une nouvelle édition augmentée en 1679 (P. Ch. De Sercy, in-12). Cinq ans plus tard paraissait encore le même ouvrage, mais cette fois en trois volumes, le dernier étant consacré à la Manière de cultiver les arbres fruitiers, les instructions pour les arbres fruitiers et suivi par le Traité des chasses. L’auteur de cette dernière partie était en fait un certain Legendre, curé d’Hénouville. Selon J Thiébaud, auteur de la Bibliographie des ouvrages français sur la chasse (le Vexin français, 1974), Legendre serait le pseudonyme de Robert Arnaud d’Andilly (1589-1674) conseiller d’Etat, littérateur de talent et l’un des « Solitaires de Port-Royal », également connu pour sa passion pour l’arboriculture.
Nous n’en avons pas fini avec les publications du traité de la chasse de Bonnefons. Louis Ligier (1658-1717) s’en empara à son tour pour le placer à la suite des compilations qu’il fit du Jardinier français et des Délices de la campagne (P. Michel David, 1710) suivi par trois éditions à peu près semblables jusqu’en 1745.

vendredi 7 octobre 2011

DES LIAISONS TRÈS CONVOITÉES




Pierre-Antoine-François Choderlos de Laclos (1741-1803) était quasiment inconnu du monde des lettres. Il avait bien commis quelques vers publiés anonymement dans l’Almanach des muses et fait jouer des pièces qui ne connurent aucun succès. On lui doit aussi, L’Epître à Margot, un poème sur une femme de petite vertu qui progresse dans la société grâce à ses charmes. Ce texte écrit en 1774 circula à l’état de manuscrit et fit grand bruit à Paris. Alors capitaine de bombardiers, et en congé à Paris, Laclos voulait « faire un ouvrage qui sortît de la route ordinaire, qui fît du bruit, et qui retentît encore sur la terre quand j’y aurai passé ». Il y réussit. Lorsqu’il parut, le premier tirage de deux mille exemplaires se vendit en moins d’un mois. Le plus récent de l’édition originale et du premier tirage signé des seules initiales de l’auteur, dont le titre complet est Les Liaisons dangereuses, ou Lettres recueillies dans une société, & publiées pour l'instruction de quelques autres. (A Amsterdam ; et se trouve à Paris, chez Durand neveu, 1782. 4 tomes in-12), passé en vente, a été adjugé 31.000 €, à Paris le 25 juin 2009, par Christie’s. Il était relié en veau marbré d’époque. A Drouot, le 12 novembre 2007, la svv Alde, assistée par Dominique Courvoisier, en avait adjugé 7.000 €, un autre relié en maroquin citron orné par René Kieffer dans l’esprit de Thouvenin. Les bibliophiles se souviennent de celui très grand de marge (167 mm), relié en veau marbré orné, aux armes de la princesse de Ligne, adjugé l’équivalent de 64.000 €, à Drouot, le 7 juin 1990 par Me Tajan, lors de la dispersion de la bibliothèque de Jacques Guérin.
La bibliographie des « Liaisons » datées de 1782, est complexe. Max Brun l’a établie dans une étude publiée dans le n° 33 du Livre et l'estampe. Il a en effet recensé 16 éditions et contrefaçons pour l’année. Pour lui, la « B », c’est dire la deuxième est très rare. Les fautes mentionnées dans l'errata de la première impression y furent corrigées, mais l'imprimeur, dans la précipitation mêla parfois des cahiers de cette première impression à ceux de la nouvelle. Un exemplaire de cette « EO B » relié en 3 volumes in-12 en demi-basane moucheté (usagée) a été vendu 600 €, à Drouot, le 13 mai 2005 par la svv Beaussant Lefèvre. Nous avons vu passer chez la svv Binoche et Giquello, une contrefaçon parue également en 1782, mais à Neuchâtel, De l'imprimerie de la Société Typographique, en deux volumes, dans une reliure en basane marbrée. Ella a obtenu 700 €.
Il arrive que l’on rencontre des exemplaires composés avec des tomes provenant des différentes impressions. Ce fut le cas pour celui adjugé 600 €, à Drouot le 17 juin 2010 par la svv Audap-Mirabaud. Le tome premier était une édition originale « A », les trois autres postérieurs à la date de l'édition originale (mars 1782), le tout relié en deux volumes en veau marbré d’époque. Peu importait finalement pour les lecteurs, ces différences de publications. Comme le souligne dans sa passionnante préface à la réédition des Liaisons dans la collection de la Pléiade, Catriona Seth, « une réaction immédiate témoigne de la reconnaissance du public qui y voit un écrit exceptionnel, alors même que la plupart des journalistes reste silencieux. Tout le monde - ou presque – lit l’ouvrage, même si certains feignent pat décence de n’avoir fait que le parcourir ». La reine Marie-Antoinette eut entre les mains ce roman « dangereux, satanique, mauvais, noir, atroce, méchant, immoral, scandaleux, condamnable, terrible, infime, corrosif, pernicieux, mais aussi admirable, moral, intelligent, original, chaînant, spirituel, étonnant, plein d’intérêt, bien écrit, utile », comme on le décrivit en 1782. La BNF conserve son exemplaire à ses armes, certes, dans une reliure muette, ni nom d’auteur, ni titre n’y figurent. Il ne fut curieusement pas interdit à l’époque, ce fut le dix-neuvième siècle, en 1823, qui s’en chargea.

UN CURIEUX MANUEL DE GALANTARIS

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Si les chroniques, les blogs et parfois les catalogues évoquent des ouvrages « introuvables », nul, à ma connaissance, n’a réalisé une bibliographie d’albae merulae. Plus séduisants encore sont les ouvrages qui n’existent pas, mais qui laissent croire qu’ils existeraient tout de même ou qu’ils devraient forcément exister. Où donc est passé, par exemple, l’édition originale des Fleurs du mal (Alençon, Poulet-Malassis, 1857, in-12) avec un envoi de la main de Charles Baudelaire à Jeanne Duval et d’un portrait de la jeune femme nue, également dessiné à l’encre par l’auteur sur l’une des pages de garde ? Songeant à ces ouvrages inconnus quelques lettrés ont réalisé des catalogues de livres imaginaires. Le premier du genre fut la bibliothèque de Saint-Victor dans Pantagruel. Plus près de nous furent les catalogues de ventes non moins imaginaires, de véritables facéties bibliophiles. Apollinaire cite dans Le Flâneur des deux rives (la Sirène, 1918), le « Catalogue des livres de la bibliothèque de M. ED. C., qui seront vendus le 1er avril prochain à la Salle des Bons-Enfants. » On y lisait par exemple : « ABEILARD. Incomplet, coupé./ ALEXIS (P.). Celles qu’on n’épouse pas. Nombr. taches./ ARISTOPHANE. Les Grenouilles. Papier du Marais./ AURIAC. Théâtre de la foire. Papier pot./ BALZAC (H. DE). La Peau de chagrin. Rel. id./ BEAUMONT (A.). Le Beau Colonel. Parf. état de conservation./ BOREL (PETRUS). Madame Putiphar. Se vend sous le manteau. » Ce « poulet » était sorti, vers 1910, de l’imagination savoureuse d’Edmond Cuénoud, « qui était gérant d’immeubles à Montparnasse, et consacrait ses loisirs à la bibliophilie. » Sa plaquette illustrée par Carlègle est devenue totalement introuvable (1). Plus fort encore fut le « Catalogue d’une très-riche mais peu nombreuse collection de livres provenant de la bibliothèque de feu Mr. le Comte J.-N.-A. de Fortsas, dont la vente se fera à Binche, le 10 août 1840, à onze heures du matin, en l’étude et par le ministère de Me. Mourlon, Notaire, rue de l’Eglise, no.9. Mons ». La parution de ce catalogue mit en émoi tout le monde de la bibliophilie de l’époque. « Tout alla bien jusqu’au jour indiqué pour la vente. Alors seulement on reconnut que M. de Fortsas, pas plus que sa bibliothèque n’avait jamais existé que dans l’imagination de M. René Chalon, bibliophile érudit autant que mystificateur ingénieux. » Vincent Puente a rapporté l’histoire de cette bibliothèque fantôme dans un savoureux petit livre complété par le fac-simile dudit catalogue (2).
Le même Vincent Puente à qui on doit également « le catalogue d’une bibliothèque d’occasion, Dix ans de chine (3) vient de sortir une Anatomie du faux (4) titre éponyme de l’un des chapitres qui ne peut qu’intéresser les bibliophiles. L’auteur, avec un sérieux imperturbable, rapporte avoir découvert à Naples, un exemplaire du fameux Manuel de bibliophilie de Christian Galantaris qu’il possède et consulte souvent (5). « C’est l’aspect inattendu de l’exemplaire proposé qui m’a poussé à le consulter puis à l’acheter. En lieu et place des deux tomes sous coffret rouge foncé de l’édition originale, cette édition se compose d’un seul et massif volume sous couverture toilée grise… ». L’auteur rapporte ce volume à Paris et le compare à son édition originale. Il constate « de flagrantes différences » et « les plus extravagantes variantes ». Avec un grand souci professionnel Vincent Puente poursuit l’examen de cette curieuse édition du « Manuel de Galantaris » et livre les récits de ces dissemblances et nouveautés. Nous ne songeons pas un instant au roman ou à la fable. Si nous ne connaissions pas Vincent Puente nous serions prêts à croire la véracité de ses propos. Est-il vraiment dans le faux ? Selon Christian Galantaris lui-même, le « Faux » [est une] Imitation plus ou moins réussie d’un original, délibérément exécutée pour tromper. Le faux est assez peu répandu dans le domaine du livre… » Voire, on ne se méfie jamais assez des bibliophiles.

Légende : « Une curieuse couverture pour un manuel très connu » © Vincent Puente


(1) La librairie Giraud-Badin en a tiré un fac-simile, à quelques exemplaires, il y a quelques années.
(2) Ed. des Cendres, 2005.
(3) Orbis pictos club, 2008.
(4) Les Billets de La Bibliothèque, 112 p.12 €.
(5) Ed. des Cendres, 1997.

jeudi 21 avril 2011

TINTIN AVAIT UN GRAND ONCLE (II)



Tintin au Congo le deuxième album d’Hergé dont la bonhommie colonialiste a fait grincer quelques dents blanches, n’est pas raciste. La justice belge a tranché, il y a tout juste un mois. Il reste que pour les « droitlhommistes », cet ouvrage n’est pas politiquement correct et fait l’objet de leur vindicte. Les biens pensants vont pouvoir pousser des cris d’orfraie au prochain Salon International du livre ancien. Ses organisateurs, autrement dit le SLAM, le Syndicat de la librairie ancienne et moderne, ont choisi, cette année, comme thème à son exposition : le Politiquement correct ? Avec toutefois un point d’interrogation, car « le conformisme d’hier ne ressemble guère à celui d’aujourd’hui « (1). Nous espérons qu’un exemplaire de l’édition originale de Tintin au Congo sera présenté par l’un ou l’autre librairie. Ne serait-ce que pour le comparer avec les Aventure de Narcisse Nicaise au Congo (Paris, Charavay, Mantoux et Martin, librairie d'éducation de la jeunesse, s.d. [1890] 245 p. In-8) par Armand Dubarry, illustré par des pleines pages en noir de Kauffmann. Valentine del Moral de la librairie Villa Browna qui en proposera un exemplaire indique que lorsqu’on prend la peine de lire attentivement le mélange de narrations picaresques, de fourvoiements zoologiques, clichés impérialistes et gags pré-cinématographiques de cet ouvrage, la comparaison avec Tintin au Congo devient évidente.
« Énumérons, dit-elle : Narcisse et Pierrot tout comme Tintin et Milou partagent la même cabine de bateau. Le héros tire un coup de fusil à bout portant dans la gueule d’un crocodile comme le fera Tintin. Pierrot se jette dans la gueule d’un boa constrictor qui doit se chauffer du même bois que celui qui avale Milou en 1930. Ils en réchapperont tous les deux, Milou en créant le premier serpent à pattes de la Création. En deux coups de fusil de Narcisse, cinq oiseaux tombent ce qui visuellement, n’est pas sans rappeler le carnage des gazelles de Tintin. Nicaise et Tintin blessent chacun à leur tour un éléphant qui devenu forcené déclenche une cascade de rebondissements. Nicaise se retrouve à cheval sur le dos d’un rhinocéros. Tintin en même position, chevauche un buffle furibard. Pierrot est élevé avec son maître au rang de fétiche comme le sera Milou dans l’album, qui snobera le temps de quelques cases son maitre bien aimé. » Il est bien naturel que les auteurs s’inspirent d’autres écrits et nourrissent leur imaginaire. Quand bien même, des traits ne sont pas éloignés d’un livre à l’autre, ils sont tous les deux biens différents. « Ces ressemblances factuelles peuvent difficilement être contredites. On ne verrait d’ailleurs pas quel intérêt on aurait à le faire. Car enfin, c’est parfaitement touchant d’ajouter un livre à la bibliothèque du jeune Georges Rémi qui devenu Hergé confiait en mars 1957, à l’hebdomadaire Femmes d’aujourd’hui : « J’ai très peu voyagé, sinon dans les livres », dit encore Valentine del Moral.
Écrivain, littérateur et journaliste. Auteur de poésies, romans, contes, voyages etc. Armand Dubarry (1836-1910) a composé d’autres ouvrages consacrés à l’Afrique, notamment Les colons du Tanganîka (1884) défini comme un « roman d’aventures africaines » (2). Il publiera plus tard Le rachat de l'honneur. Aventures d'un soldat français au Soudan (Charavay-Mantoux-Martin. Librairie d'Education de la Jeunesse - Paris – s.d. [1900], grand in-4° de 239 pp., illustré de 30 compositions de Beuzon). Il semblerait qu’il ait effectué un premier séjour en Afrique à la fin des années 1870, car il en a rapporté un Voyage au Dahomey pour la Collection : Bibliothèque d'aventures et de voyages (1879, 282 p.) qui lui a permis de nourrir quelques uns de ses romans. Sa bibliographie est en effet d’importance, elle tourne presque autour du monde depuis Paris, avec des scènes de mœurs parisiennes, l’Allemagne, les baleiniers, le cirque, l’Inde encore. Le Journal des Voyages, aventures de terre et de mer, a inséré en feuilleton dans son numéro du 17 février 1889, une série intitulée L’éléphant blanc.
Hergé a eu entre les mains, comme peut-être les ouvrages de Louis Boussenard, auteur prolixe d’aventures et de voyages, ceux d’Armand Dubarry et s’est nourri de scènes qu’il décrivait comme s’il avait écouté son grand-oncle.




(1) Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 PARIS du 29 avril au 1er mai 2011, ouv de 11 h à 20h – Entrée et catalogue : 8 € - www.salondulivreancienparis.fr – www.salondelestampeparis.fr
(2) réédité par l’Harmattan.

TINTIN N’EST PAS POLITIQUEMENT CORRECT (I)



Le Salon International du livre ancien a choisi, cette année, comme thème à son exposition : le Politiquement correct ? « Cette notion à multiples facettes permet de décliner une infinité de thèmes sociaux, politiques et philosophiques : Dieu et/ou la morale, l’autorité et la justice, l’égalité des sexes et des races, etc. Et le point d’interrogation a son importance car le conformisme d’hier ne ressemble guère à celui d’aujourd’hui », constate Alain Nicolas, président du SLAM, le Syndicat de la librairie ancienne et moderne qui organise cette manifestation, en collaboration avec le salon international de l’Estampe et du dessin (1). Quoi de plus réjouissant que de mettre l’accent sur cette gangrène qui accable notre société depuis quelques années : le politiquement correct. Autrefois, on censurait, on condamnait, on brûlait, bref c’était brutal voire sanglant, mais non insidieux comme aujourd’hui où de simples mots sont soudain rejetés de notre langage de peur faire d’être voué aux gémonies. L’autodafé est désormais intérieure, privée en quelque sorte. L’emploi de ces mots ou images s’arrête au seuil de la parole ou de la plume, comme face à un barrage infranchissable. Emmanuel Pierrat, avocat de toutes les causes littéraires décrit « 100 Livres censurés » dans un album qui se veut être un « parcours érudit mais accessible, joyeux et tragique » (2). Tous ces titres, souvent des classiques incontournables ont chagriné et chagrinent encore les autorités quelles qu’elles soient. Galilée, Baudelaire, Flaubert, Beaumarchais, Bataille, Helvétius, Genet, Sade, Radiguet, Vian, Mirabeau pour ne citer que ceux-ci ont dérangé les politiques et les bonnes mœurs. Chaque époque a cru se défendre de ces agresseurs de la pensée, des découvertes et du style et a traîné leurs représentants devant les tribunaux.
Aujourd’hui, plus besoin de tribunaux, le doigt accusateur de quelques « droitlohmmistes » suffisent quitte à se faire tout de même aider par les dits tribunaux. Un journaliste pour avoir dit tout haut ce que tout le monde dit tout haut, a récemment été condamné par la Justice. Céline y a échappé, il est mort. Le personnage n’est pas sympathique, il est même odieux ; mais on porte aux nues ses livres et surtout son style. A notre sens, cela relève davantage d’une affaire de goût, plutôt que de politique. Ce qui n’est pas le cas de l’album d’Hergé, Tintin au Congo qui fait l’objet de la vindicte d’un étudiant congolais, soutenu par les adhérents de la confraternité « politiquement correcte ». Il a été débouté de ses demandes, le 18 mars 2011 par le tribunal de première instance de Bruxelles, siégeant en référé. Finalement « Tintin au Congo » n’est toujours pas raciste. Les albums ne seront donc pas classés ailleurs que dans les rayons de la littérature jeunesse et ne porteront pas de bandelette d’avertissement.
L’idée du sujet de Tin au Congo en revient à l'abbé Norbert Wallez, alors directeur du quotidien Vingtième siècle. « Pour le Congo tout comme pour Tintin au pays des Soviets, il se fait que j’étais nourri des préjugés du milieu dans lequel je vivais… C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : "Les nègres sont de grands enfants, heureusement que nous sommes là !", etc. Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque en Belgique, » devait confier Hergé à Numa Sadoul (3). La composition de cet album, comme celui consacré aux Soviets, relève d’un contexte historique ; les mentalités ont changé. Examinons donc à la loupe toutes les BD de l’époque et les suivantes et prenons nos ciseaux. Il y aura du travail.
Aucun exemplaire de l’édition originale de cet album, deuxième de la série, ne semble être présenté par un libraire dans le Salon. Il est d’abord sorti dans les pages du Petit Vingtième, le supplément du journal du Vingtième siècle du 5 juin 1930 au 18 juin 1931. Il parut ensuite chez Casterman en 1937, en noir et blanc avec 4 hors texte couleurs. Un exemplaire a été adjugé 3.800 € par Artcurial ; le 17 octobre 2009. La première édition couleur date de 1946, toujours chez Casterman. Un exemplaire a été vendu 6.500 € à Drouot, le 9 mai 1910 par la svv Kahn-Dumousset. Mais Tintin avait un grand oncle qui s’appelait Narcisse Nicaise.

vendredi 30 avril 2010

QUE MES BIBLIOFOLIES VIVENT !


Et toujours mes "bibliofolies" ! ne pas les oublier pour qu'elles continuent à vivre, à forcer, grandir et prendre du poids et ainsi se multiplier dans les bibliothèques des amis du livre et les miens aussi par la même occasion.

Les billets de La Bibliothèque, 175 p.14 €.

dimanche 11 avril 2010

BIBLIOFOLIES


le Salon international du livre ancien se déroule les 16, 17 et 18 avril 2010, sous la verrière du Grand Palais, à Paris. Voici l'occasion de reprendre en main ou de découvrir les "Bibliofolies".

Le dernier né des ouvrages des Editions La Bibliothèque « Bibliofolies », Chroniques d’un bibliophile » avait sa place toute trouvée parmi les parutions de ces Editions et plus particulièrement dans cette collection, bien connue des amateurs, « Les Billets de la Bibliothèque ». Que pouvait-on, en effet, offrir de mieux à ce recueil de chroniques bibliophiliques signées Bertrand Galimard Flavigny que ces Editions de La Bibliothèque connues et nées sous le signe de l’amour des beaux livres, des livres anciens et des bibliothèques !
Charmantes invites à la passion des livres, à la bibliophilie, aux « Bibliofolies », ce sont, en effet, plus de soixante digressions que nous offre amoureusement dans ce dernier ouvrage Bertrand Galimard Flavigny. Il nous entraîne ainsi dans ce monde un peu baroque, parfois un peu foutraque, des livres, des éditions et rééditions, dans ce monde fabuleux qu’est la bibliophilie ; glissant du livre rare ou précieux, aux éditions originales, aux livres anciens, truffés ou encore peints, cet opuscule n’est pas réservé aux seuls bibliophiles qui apprécieront bien sûr la saveur de ces pages. Ils y liront ainsi avec délice par exemple cette chronique consacrée à l’ouvrage de William Blades « Les livres et leurs ennemis » paru pour la première fois à Londres en 1880, et trois années plus tard à Paris chez A. Claudin, et dans laquelle Bertrand Galimard Flavigny nous rappelle que Voltaire réduisait à quelques dizaines de pages seulement des volumes entiers pour faire relier ensemble, véritable bibliothèque portative, ces pages arrachées ! Ou encore, cette chronique consacrée à la traduction du premier traité sur l’amour des livres composé au XIVème siècle par R.d’Aungerville de Bury, intitulé « Philobiblion », publié pour la première fois à Cologne en 1473, et dans lequel l’auteur recommandait pour le prêt des livres d’exiger en échange un gage d’une valeur supérieure !
On entre dans « Bibliofolies » comme on entrerait à pas feutrés tout emprunt de curiosité dans une belle bibliothèque, et on se surprend après avoir saisi parfois « au hasard » une chronique à la reposer pour en choisir une autre dont le titre – « un scarabée sur chenilles », « Noire tulipomania »… - comme une jolie reliure nous interpelle, nous séduit… On y apprend ainsi que l’ouvrage de Michel Déon portant le titre « Dernières nouvelles de Socrate » dont l’édition originale fut dirigée par Marie-Claude Char et illustrée par Jean Cortot est une merveille pour le bibliophile ; de même, ce projet de tableaux parisiens entre le graveur Charles Meryon et Charles Baudelaire avorté de leur vivant, mais qui verra néanmoins le jour cent quarante ans plus tard pour la plus grande joie des bibliophiles aux Editions de La Bibliothèque sous le titre « Paris 1860 ». ; ou encore, la publication du recueil « Escales » de Jean Cocteau tirée à 440 exemplaires et considérée comme l’une des impressions les plus réussies de son époque.
Témoignage de bibliophile, ce recueil se laisse lire comme un léger et savoureux divertissement. Tous les amoureux ou amateurs de livres en général ne manqueront pas de sourire en y découvrant l’histoire des parutions et traductions de « Hidalgo Don Quixote de la Mancha » de Cervantès qui dû être piqué au vif pour daigner enfin en écrire la seconde partie ! Le lecteur y croisera des lieux étranges, parfois imaginaires comme l’Isle aux hermaphrodites... Il y rencontrera également entre deux ouvrages anonymes des personnages illustres, Honoré de Balzac, Pierre Corneille, Alexandre Dumas… des oeuvres aux amours passionnelles avec notamment George Sand et Alfred de Musset…
« Bibliofolies » ravira, aussi, les collectionneurs les plus pointilleux qui pour leur part ne manqueront d’y trouver de petites curiosités notamment ce premier ouvrage imprimé en 1808 à Marseille, intitulé « Traité théorique de l’art du savonnier » et exposant les secrets de fabrication du savon de Marseille, ou ce petit traité intitulé « Instruction populaire sur le blanchissage à la vapeur, imprimée et publiée par ordre du gouvernement » publié en 1805 et que possédait Napoléon dans sa bibliothèque... Les véritables bibliomanes, enfin, ne demeureront pas en reste, et trouveront dans cet ouvrage des chroniques dignes de leur passion avec notamment la fabuleuse histoire de Jean-Népomucène-Auguste Pinchaud de Fortsas… Ce sont là, rassemblés, des récits extraordinaires du monde fabuleux de la bibliophilie, on y rit, sourit, rêve surtout… que d’aventures, de périples pour ces héros, ces compagnons fantastiques que sont les livres…
Cette « Bibliofolies » à la couverture couleur coquelicot est sans conteste un biblion savoureux par « ce presque rien », cette délicatesse de choix éditorial, qui fait des Editions La Bibliothèque une édition privilégiée des bibliophiles…On en deviendrait pour un peu Bibliotaphe !

Bertrand GALIMARD FLAVIGNY : « Bibliofolies ; Chroniques d’un bibliophile », Paris, Editions de La Bibliothèque, 2008, 172 p.

Article paru sur le site : www.lexnews.fr

dimanche 28 mars 2010

L’HEURE N’EST PAS CELLE QU’ON CROIT



Les Suisses se sont bien amusés, dans les années soixante-dix, lorsque la France institua les heures d’été et d’hiver. « Nous fabriquons les montres, dit l’un d’eux. Et vous, vous changez les heures ! » Depuis, l’Europe entière est passée sous le joug de cet arbitraire. Le changement d’heures est peut-être une coutume française. Avant le XIXe siècle, chaque ville y avait son heure propre, mais le développement des moyens de communication, notamment du chemin de fer, nous a obligés à adopter une heure unique. Elle fut d’abord celle du méridien de Paris. Un certain Collin publia, en 1880, une plaquette de 21 pages, intitulée : L’unification de l’heure à Paris et dans toute la France, qui faisait le tour de la question. Puis, en 1911, on s’aligna sur Greenwich. Aujourd’hui, nous nous alignons sur un décret. De ces textes qui empoisonnent la vie des citoyens et que les politiques justifient parce qu’un conseiller technique leur a prouvé que leur idée était bonne.
Bien avant tout cela, Henri Sully (1680-1729) avait étudié la Règle artificielle du temps. Son traité parut une première fois, en Autriche à Vienne, en 1714, sous ses seules initiales. Ce savant d’origine anglaise, devait créer en 1718, une manufacture d'horlogerie à Versailles. Il entreprit aussi, en 1727, la construction de la méridienne de l’église Saint-Sulpice à Paris. Cette œuvre fut achevée par l’astronome Pierre- Charles Le Monnier (1715-1799). Mais c’est son ouvrage qui l’occupait le plus. Il y revint plusieurs fois, en ajoutant, en 1717, à sa « Règle », le traité de la division naturelle et artificielle du temps, des horloges et des montres de différentes constructions, de la manière de les connoître et de les régler avec justesse. Tout ceci en près de deux cents pages. Cette édition, était, en outre, augmentée par un Extrait de la lettre du R.P. Kresa S.L. écrite à M. Williamson, Horloger du cabinet de sa Majesté Impériale du 9 janvier 1715, et par la Description d’une montre d’une nouvelle construction présentée à l’Académie royale des Sciences au mois de juin 1716. Il s’agit sans doute de son chronomètre de marine destiné à la détermination des longitudes. Une nouvelle édition sortit, en 1737, sous le même titre (1).
Aujourd’hui, tout est simple à effectuer. On nous dit : avancez d’une heure vos montres, ou, à l’inverse, reculez-la d’une heure. Et l’on gagne ou perd à chaque fois du sommeil. Tandis qu’autrefois, la longueur du temps était plus affinée. Grâce à Sully et quelques-uns autres, nous savions que la différence entre le temps solaire moyen et le temps solaire vrai était appelée « équation du temps ». Celle-là varie chaque jour et atteint –16 minutes en novembre et +14 minutes en février. Ce décalage horaire est quand même plus supportable.

(1) L’éditeur belge, Machiavel, a réimprimé cette édition, à 1000 exemplaires.

samedi 20 mars 2010

Bibliofolie / LE MOINE ET LES VAMPIRES


Les vampires sont entrés dans la quatrième édition, celle de 1762, du Dictionnaire de l’Académie française, avec cette définition : « Nom qu'on donne en Allemagne à des êtres chimériques, à des cadavres qui, suivant la superstition populaire, sucent le sang des personnes qu'on voit tomber en phthisie (sic). » Ces êtres venus de l’au-delà avaient déjà été examinés par le frère bénédictin Dom Augustin Calmet (1672-1757). Après avoir séjourné dans plusieurs abbayes de son ordre, et de multiples recherches philosophiques et théologiques en bibliothèques, il fut élu abbé de Sénone, la capitale de la principauté de Salm dans les Vosges. C’est là qu’il écrivit la Dissertation sur les apparitions des anges, des démons et des esprits et sur les revenans, et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie (Paris, de Bure, 1746, in-12). Voltaire, après lu cet ouvrage, s’écria : « Quoi ! C’est dans notre XVIIIe siècle qu’il y a eu des vampires ! C’est après le règne des Locke, des Shaftesbury, des Trenchard, des Collins ; c’est sous le règne des d’Alembert, des Diderot, des Saint-Lambert, des Duclos qu’on a cru aux vampires, et que le RPD Augustin Calmet, prêtre, bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hidulphe, abbé de Sénone, abbaye de cent mille livres de rente, voisine de deux autres abbayes du même revenu, a imprimé et réimprimé l’Histoire des Vampires, avec l’approbation de la Sorbonne, signée Marcilli ! ». Tout rationaliste qu’il était Voltaire ne manqua pas d’examiner ce traité des vampires et de l’exploiter à sa façon. Bien plus tard, le libraire Dorbon, dans son catalogue, Bibliotheca Esoterica mettait l’accent sur d'assez curieux chapitres renfermés dans l’ouvrage : "Sentiment des anciens Grecs et Latins sur le retour des Ames et sur leurs évocations par la Magie ; Evocation des Ames des trépassés ; Apparitions des Spectres ou des Démons, et des Esprits Spectres ou Démons qui causent la tempête ; Feu de S. Elme ou de S. Germain ; Apparitions d'hommes vivans à d'autres hommes vivans et éloignés […]; Les Démons sont ils gardiens des trésors cachés […] ;Morts de Hongrie qui sucent le sang des vivans […] ; Les excommuniez pourrissent ils en terre […] ; Morts qui mâchent comme des porcs dans leurs tombeaux » , etc.
La « Dissertation », très vite épuisée, fut réimprimée en 1749 à Eindieseln. Si ce "Traité" connut un succès véritable, il provoqua quelques réactions, notamment celles dom Ildephonse Cathelinot, un ami de Calmet : « Je vous dirai franchement que cet ouvrage n’est point du goût de bien des gens, et je crains qu’il ne fasse quelque brèche à la haute réputation que vous vous êtes fait jusqu’ici dans la savante littérature. En effet, comment se persuader que tout ces vieux contes dont on nous a bercés dans notre enfonce sont des vérités ? » De son côté l’abbé Nicolas Lenglet-Dufresnoy (1674-1755), un érudit polémiste qui disait de lui-même : « Je veux être franc Gaulois dans mon style, comme dans mes actions », stigmatisa le manque d’authenticité et de certitude dans l’examen des faits soulevés par Calmet. Son Traité historique et dogmatique sur les apparitions, les visions et les révélations particulières, avec des observations sur les dissertations du R.P. dom Calmet,… (Avignon ; et Paris, J.-N. Leloup, 1751. 2 vol. in-12.) est pour le moins assez violent. En toute humilité, Calmet reprit son texte, tenant compte de tous les reproches qui lui avaient été faits et sortit une nouvelle version corrigée et augmentée, toujours chez de Bure, en 1751 en 2 volumes in-12, sous le nouveau titre : Traité sur les apparitions des esprits et sur les vampires ou les revenans de Hongrie, de Moravie, & c. […] Avec une lettre de M. le marquis de Maffei sur la magie. Ce dernier, auteur italien né à Vérone (1675-1755) fut un esprit éclairé et un érudit célèbre dans toute l’Europe. Cette nouvelle édition fut traduite en allemand à Augsbourg dès 1752 et en italien à Venise en 1756. « Je n’écris que pour des esprits raisonnables, et non prévenus qui examinent les choses sérieusement et de sang-froid », écrivit dom Calmet dans sa nouvelle préface.


Vu à la librairie Villa Browna, à Paris, un exemplaire relié en plein veau, comportant l’ex-libris gravé de Germain Barré, curé de Mouville près de Rouen, et de Monsieur [Michel] Cousin, avocat du Roi au balliage de Caus, Dieppe, affiché 950 €. - http://www.villabrowna.blogspot.com/ - www.villabrowna.com

Le « Traité » a été réédité sous le titre Dissertation sur les vampires par les Ed. Jérôme Million, 1998

lundi 8 mars 2010

CONFUCIUS, CE GÉANT



A l’occasion de la publication des Philosophies confucianistes, dans la collection de la Pléiade, nous nous sommes demandés, quand les occidentaux ont-ils eu accès à la pensée du sage chinois.


La pensée confucéenne se cristallisa au seuil de l’Empire, avant de connaître une véritable transmutation au XII° siècle, en réaction à la montée du bouddhisme et du taoïsme. Confucius (vers 551-vers 479) était le fils d’un noble Song, affirmant descendre de la dynastie royale Shang, et d’une jeune concubine. Son patronyme était Kong mais il fut familièrement appelé Qiu, ce qui signifie « colline » ; son nom social était Zhongni. Lorsqu’il commença à enseigner, on le désignait comme Kong zi (maître Kong) ; après sa mort, il devint Kong Fuzi (l’illustre maître Kong). C’est ce dernier nom, qui, latinisé par les Jésuites au XVII° siècle, a donné Confucius.
Il semblerait que fort pauvre, le jeune Kong Qiu n’ai pas fréquenté d’école, ni avoir eu de précepteur, quoique certains auteurs comme Eulalie Steens, assurent « qu’il put sans doute fréquenter une école réservée aux nobles, mais on ignore qui fut son directeur spirituel » (1). Toujours est-il que, particulièrement doué, il parvint à maîtriser les écris anciens et peu à peu à gravir les échelons de la vie publique, jusqu’à devenir ministre de la justice du duc Ding de Lu, non sans avoir été plusieurs fois envoyé en exil et avoir pérégriné dans les huit principautés de l’Empire. Pendant tout ce temps, ce géant – il aurait dépassé les deux mètres - formait des disciples et mettait au clair ces écrits anciens dont il s’était nourri, ses réflexions et ses enseignements. « Durant les deux millénaires que dura l’Empire, la vision de la fonction impériale, s’articula toujours dans un contexte confucéen », souligne encore Eulalie Steens. Il ne nous appartient pas ici de décrire, ni de résumer la pensée de Confucius. Sachons toutefois que le Lunyu, les « Entretiens », comme le soulignent Charles Le Blanc et Rémi Mathieu, traducteurs et préfaciers des Philosophes confucianistes dans la collection de La Pléiade (2), « façonna le cœur et l’esprit non seulement de la Chine, mais aussi de la Corée, du Japon et du Vietnam ». En réalité, six textes et cinq auteurs forment le socle sur lequel s’est bâti, au long des siècles, l’école de Confucius. Le Lunyu se complète par deux autres textes majeurs : le Meng zi et le Xun zi et par trois brefs traités, le Dagxue, « la grande étude », le Zhongyong, « la Pratique équilibrée », et le Xiaoking, « le Classique de la piété filiale ». Les auteurs de la collection de la Pléiade les ont traduits à partir des éditions parue à Pékin en 1954 et réimprimée à Taipei en 1972.

GRÂCE AUX JESUITES

La pensée de Confucius est parvenue en Occident grâce aux Jésuites installés en Chine dès le début du XVII° siècle. Le P. Prosper Intorcetta (1625-1696) qui, se conformant à l’usage de ses confrères avait pris le nom chinois de Yin-to-thse, et le surnom de Kiosse, fut d’abord l’éditeur de la traduction en latin par le jésuite portugais Ignace de Costa du Taï-hio, nom donné au premier livre de Confucius. Il a été imprimé à la chinoise, avec le texte original, à Kian-tchang-fou, dans la province de Kiang-si, en 1662. Le père Intorcetta publia ensuite Le Tchoung-young, traduit en latin sous le titre de Sinarum Scientia politico-moralis, qui imprimé moitié à Canton, moitié à Goa, (petit in-fol. 1669). Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832) décrit ces ouvrages, dans Les Nouveaux mélanges asiatiques (1829) : « Les douze premiers feuillets sont imprimés avec des planches de bois sur papier de Chine plié double. Les feuillets 13 à 26 sont sur papier d’Europe et en caractères mobiles, aussi bien que quatre feuillets non numérotés et ayant pour titre : Confucii vita. On voit sur la dernière page le sceau du P. Intorcetta, en anciens caractères chi¬nois, et ces mots : Goæ iterum recognitum, ac in lucem editum, et la date du 1er octobre 1669. Il semblerait qu’il existe une réimpression de Goa, faite en 1671, (in-8°). On n’en connaît aucun exemplaire. Il y en aurait une autre imprimée à Nankin en 1679. Toujours est-il que le seul exemplaire connu de l’édition de 1669, est conservé à la bibliothèque de Vienne.
La véritable première édition européenne des œuvres de Confucius est l’édition latine imprimée à Paris en 1687 pour Daniel Horthemers (in-folio) sous le titre complet : Confucius Sinarum philosophas, sive scientia sinensis latine exposita, studio et opéra PP. soc. Jesu (Prosp. Intorcetta, Christ Herdtrich, etc.) orné d’un portrait de Confucius et d’une carte gravée par François de Louvemont. Le dernier exemplaire que nous ayons vu passer en vente a été adjugé l’équivalent de 18.000 € en 1987. Cet ouvrage, largement diffusé en Europe, a eu une répercussion importante sur les intellectuels de l’époque et du siècle suivant. Presque aussitôt, l’année suivante sortait, sans nom d’auteur, la Morale de Confucius, philosophe de la Chine, à Amsterdam, chez Pierre Savouret. Cet essai n’est pas une traduction des œuvres de Confucius, mais un commentaire. Il est attribué à Jean de La Brune dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il est l’auteur de La Vie de Charles V, duc de Lorraine et de Bar… (Amsterdam, J. Gand, 1691 ; in-12). Cette attribution est contestée par plusieurs bibliographes car La Brune était protestant et l’Avertissement qui précède le texte ne peut avoir été composé que par un catholique. On l’attribuerait de préférence au président Cousin (1627-1707) qui fut, de 1687 à 1701, le rédacteur du Journal des scavants… La Morale de Confucius est suivie par une Lettre sur la morale de Confucius par l’abbé Simon Foucher, datée du 23 janvier 1688. Ce titre a été réédité par Cazin à Paris et Valade à Londres, en 1783 (in-8) puis à Paris, à nouveau, chez Caille et Ravier en 1818.

UNE TRADUCTION INÉDITE

Il semble malaisé de définir quelle est la première traduction française des œuvres de Confucius. Il est toutefois certain que le Chou-King ou Shū Jīng, le premier des cinq livres sacrés chinois recueilli par Confucius a été traduit, revu et corrigé sur le texte chinois par le Père Antoine Gaubil, lui-même complété de l’histoire des princes omis dans le Chou-King par le M. de Guignes, plus un discours du Père de Prémare et autres annexes (Paris, N.M. Tilliard, 1770, in-4). Le Père Gaubil ne serait pourtant pas le premier à avoir interprété dans notre langue les textes du philosophe chinois. La bibliothèque de l’Arsenal conserve deux exemplaires manuscrits non signés contenant « les principes de la religion de la morale particulière et du gouvernement politique des anciens magistrats de la Chine abrégé et mis en français par M. Bernier, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier » Selon José Frèches, auteur d’un article consacré à ce Bernier, dans la revue Persée, ses biographes ont, à tord, ignoré ces essais. François Bernier (1620-1688) un fils d’agriculteur, réussit à passer son doctorat en médecine en 1622 et voyagea dans de nombreux pays dont la Syrie, les Indes et le Cachemire. Il devint le médecin attitré du Grand Mogol, avec rang de vizir. Des intrigues de cour l’obligèrent à rentrer en France, et c’est là qu’il s’attela aux textes de Confucius, à partir de la version latine des pères jésuites : « J’ay cru que sans m’arrêter à dire tel interprète dit ceci, tel interprète dit cela, les colons ajoutent ceci et cela, ce qui rend la lecture ennuyante, principalement, principalement à nous qui demandons qu’on aille au fait et qu’on nus mène juste à ce qu’il y de bon et d’instructif », écrivait-il agacé, semble-t-il par les tours et détours des jésuites. Comme le souligne José Frèches, l’ignorance de Bernier de la langue chinoise, lui a enlevé tout scrupule et lui a permis de s’effacer devant Confucius. Est-ce pour cette raison que sa traduction n’a jamais vu le jour ? Il a tout de même publié une dizaine d’ouvrages, dont son Histoire de la dernière Révolution des Etats du Grand Mogol (Paris, 1670) et ses Lettres sur le café (Lyon, 1685) mais rien sur Confucius. Il n’appartenait pas à la Compagnie de Jésus.
Pendant ce temps, le Père François Noël (vers 1640- vers 1715) entreprenait une nouvelle traduction en latin des œuvres de Confucius, intitulée Libri classici sinensis imperii qui fut publiée à Prague en 1711. C’est à partir de cet ouvrage que l'abbé François-André-Adrien Pluquet, 1784, (Debure, 7 volumes in-18.) réalisa une traduction en français des ouvrages si chers à Confucius. Le bibliographe J-C Brunet cite David Clément auteur de la Bibliothèque curieuse, parue en 1759, selon lequel « ces pères [jésuites] ont tronqué d’une manière très sensible la traduction du philosophe chinois qu’ils ont publiée »
Après cela, nous entrâmes dans la « sphère » de Jean-Pierre Abel-Rémusat qui se pencha sur Confucius sans parti pris. Il donna le Zhōng Yóng en chinois, avec traduction latine et française, en 1817 (in-4). Ce fut ensuite le tour du Ta-hio, par Guillaume Pauthier (chinois, latin et français), en 1837 (in-8). Ce même auteur devait parachever les études sur les textes philosophiques avec la publication sous le titre complet : Confucius et Mencius, les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine traduits du Chinois (Paris, Charpentier, 1841, gr.in-8), édition qui sera reprise en 1858.



(1) Dictionnaire de la civilisation chinoise, Ed. du Rocher, 1996
(2) Philosophies confucianistes, collection de la Pléiade, Ed. Gallimard, 1536 p. 52,50 €.
Le RP Thierry Meynard (s.j) a donné au Collège de France, le 16 février 2010, une conférence sur « La première traduction des Entretiens de Confucius, en Europe »

mercredi 10 février 2010

un nouvel espace de bibliophilie

Au service de la bibliophilie depuis plus de vingt ans, je vais tâcher de réunir dans ces pages :
  • les chroniques à la gloire des livres anciens parus dans le Figaro littéraire, la Gazette Drouot, les Petites Affiches; les références des livres que j'ai eu le plaisir de publier sur le livre, les décorations, l'ordre de Malte;
  • les billets biblio-radiophoniques que l'on peut écouter sur www.canalacademie.fr;
  • mes lettres de voyages;
et bien d'autres choses encore!
Bienvenue à bord!