Affichage des articles dont le libellé est Marine. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Marine. Afficher tous les articles

lundi 21 novembre 2011

LE TRÉSOR DES LIVRES DE MER



Rien de tel qu’un récit de navigation, un traité de fabrication des navires, un glossaire maritime et même des ordonnances pour les juristes pour rêver. Ces ouvrages sont encore relativement rares aux XVIe et XVIIe siècles. Il n'en reste pas moins que les plus beaux cités par les bibliophiles marins datent de la fin du XVIIIe siècle. La Bibliographie maritime française depuis les temps reculés jusqu'en 1914, composée par Jean Polak comporte néanmoins 12 000 titres et nous imaginons qu’il convient de tripler ce chiffre un siècle plus tard. Comment choisir parmi tous ceux-là. Les voyageurs anciens se complurent à décrire des « amazones, géants patagons et cyclopes » et firent ainsi découvrir à leurs contemporains, les nouveaux mondes et suivre les expéditions scientifiques, les travaux des naturalistes, des anthropologues ? Michèle Polak dont la librairie de la rue de l’Echaudée, à Paris est le port à partir duquel tous les marins et les voyageurs partent vers d’autres mers, nous aide à distinguer parmi ces merveilles.
« J’ai trouvé dommage que ces livres soient ignorés, dit-elle. Ils n’ont pas été écrits seulement pour les marins, on peut les lire. Ils racontent notre passé, l’histoire d’autres peuples, d’autres mondes, tout ce qui nous a fait. Ce sont des textes vivants, de la véritable littérature », explique l’auteur du Trésor des livres de mer (1). Mais comment choisir entre toutes ces merveilles ; elle a été limitée à quatre-vingts titres. Elle ne pouvait pas passer à côté du De Insulis in mari Indico, la « lettre de Colomb », l’un des imprimés les plus précieux de la bibliophilie dite americana, ni du Voyage autour du monde de Bougainville, ni de celui de Krusenster, ni celui de Louis de Freycinet, ni de celui de Laplace. Michèle Polak a d’abord sélectionné les ouvrages qui lui plaisait, certains qu’elle possède, qu’elle a eu entre ses mains, et d’autres qu’elle a envie d’acquérir. Ce qui est après tout logique. Même « s’il a fallu choisir à grand-peine, retrancher, opérer des coupes claires dans l’immense inventaire des curiosités, l’inventivité des navigateurs des capitaines voyageurs, des équipages et des hommes de bord, rassembler le dit d’un monde énigmatique, balbutiant alors », confirme dans l’introduction, Alain Dugrand. « Ce livre des mers et des voyages est une proposition pour juger du monde tel qu’il demeure, il résonne de l’écho des vacarmes du passé, de rumeurs lointaines, de désirs, d’aventures humaines irrépressibles, des impératifs d’aller toujours plus avant ».
Chaque ouvrage est présenté sur une double page accompagné d’un récit racontant l’auteur et le livre et de plusieurs illustrations extraites des planches. L’iconographie de ces livres de voyages et marine ou les deux ensemble car ils sont indissociables, car on ne se déplaçait pas, autrefois, sans la mer, est particulièrement riche. Elle est celle que les navigateurs ont vue et rapportée. Sans oublier les histoires. Quelques une sont savoureuses, comme celle de cette jeune fille qui croisa la route d’un ours. L’animal tomba amoureux de la belle et dit-on, ils eurent un bel enfant. Ou cette autre rapportée par René Constantin de Renneville qui explique qu’en Inde, ce sont les prêtres Bramaines ou Bramains qui sont chargés d’ôter la virginité des filles avant leur mariage. On découvre encore un repas cannibale des histoires rats chassés par les chiens car les chats sont chassés par les habitants qui les mangent. « J’aimerais que cette littérature revive, dit encore Michèle Polak, elle est riche et parfois drôle. » Joseph Kabris, un Bordelais, connut des aventures jusqu’à ce qu’il fasse naufrage de l’île Nuka Hiva aux Marquises. Les indigènes organisèrent une fête pour l’accueillir lui et ses compagnons d’infortune. D’infortune en effet, car la fête prévoyait un repas dont ils devaient être les plats principaux. Mais la fille du roi s’éprit du beau matelot et il fut sauvé. Marié, prince, père de famille, tatoué comme ses nouveaux congénères, l’homme serait peut-être devenu roi si le commandant d’un bâtiment russe ne l’eut pas soustrait, à son corps défendant à son paradis. Et Kerguelen se taille lui aussi une belle part parmi les aventuriers. Au fait, il ne débarqua jamais sur l’île qui porte son nom. Ce « trésor » réussit à en être un en réunissant tous ces ouvrages que l’on voit passer dans les bibliographies et que l’on ouvrira désormais.

(1)– Trésors des livres de mers de Christophe Colomb à Marin-Marie par Michèle Polak et Alain Dugrand, Ed. Hoëbeke, 280 p. 59 €.

jeudi 27 mai 2010

ON NE DÉPÈCE PAS LA JEANNE D’ARC




Avouez-le, n’avez-vous jamais été séduit par l’élégance et la beauté de certaines dames d’un certain âge ? Elles ont accueilli les effets du temps et les ont cultivés de telle manière que leur beauté naturelle s’en est trouvée magnifiée. Leur allure attire notre regard ; leur maintien les marque mieux qu’une pose ostentatoire ; leur discrétion imprègne leurs gestes. « La Jeanne d’Arc », le navire-école de la Marine Nationale, est une vieille dame. Certes, elle fend les lames de toutes les mers depuis près de cinquante ans. Elle vient de montrer, une dernière fois qu’elle avait encore des capacités techniques en atteignant la vitesse de 30 nœuds ; mais « La Jeanne » doit s’incliner, elle a fait son temps. Les gens de la Royale essuient furtivement une larme. Car elle a accueilli en son sein une quarantaine de générations de futurs officiers de marine. Chacun d’entre eux comme les autres, tous les autres, passagers, visiteurs, marins, Bretons, simplement Français, portent quelque part en lui, son image, même si elle est parfois quelque peu floue. Le porte-hélicoptère bâtiment unique s’en va. Dans quelle direction, dans quel chantier ? Sachez qu’on ne dépèce pas « La Jeanne », elle doit demeurer intacte. Alors, conduisons-là une dernière fois au large et rendons-lui les honneurs, tous les honneurs et laissons la glisser lentement, seule cette fois, dans les grands fonds.


CF (R) Bertrand Galimard Flavigny

mercredi 7 avril 2010

LES PASSAGERS DU VENT ET LES ESCLAVES



L’une des bandes dessinées parmi les plus mythiques de son histoire trouve sa consécration au musée de la Marine.

« A l’origine, je ne pensais pas réaliser une histoire purement marine, sans songer composer une histoire consacrée à la traite négrière », confie François Bourgeon auteur et illustrateur qui a imaginé cette histoire des « Passagers du vent » vers la moitié des années 1970, sans imaginer qu’elle deviendrait l’une des plus mythiques de celle de la bande dessinée marine et de la BD tout court, car elle rompt les digues qui la séparait de la littérature. Quatre albums devaient suivre jusqu’en 1984, puis plus rien. Le récit s’achève lorsque l’héroïne, dépouillée de tout, s’élance, sous la pluie, sur une plage de Saint-Domingue, le vendredi 29 mars 1782, en disant : » Ce jour-là, j’ai failli oublier que je n’avais, sommes toute, que dix-huit ans…et encore toute la vie devant moi ». Vingt-cinq ans plus tard, François Bourgeon vient de donner une suite à ces Passagers du vent, sous le titre La Petite-fille Bois-Caïman (1).
Le musée national de la Marine (2) présente aujourd’hui des planches originales, des objets et maquettes sortis de l’atelier de cet auteur qui a connu la mer et surtout les bâtiments de haut bord et autres navires, en lisant Le vaisseau de 74 canons, traité pratique d'art naval, 1780 par Jean Boudriot (3). Cet ouvrage est pratiquement le seul qui explique et décrit d’une manière précise l’architecture, la composition de ce type de vaisseau de ligne et également la vie à bord. « En refermant le livre, j’ai éprouvé le désir, comme lorsque l’on vient d’assister à un bon film et que l’on incite ses amis à aller le voir, de partager cet univers », dit François Bourgeon. Sans coup férir, il réalisa une maquette de la frégate baptisée « La Marie-Caroline » afin d’en apprendre et les gréements. Entre temps, il eut entre ses mains l’ouvrage de Pierre Verger, Flux et reflux de la traite des nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos Os Santos du XVII° au XIX° siècle ». C’est ainsi que s’est orienté son récit. Il découvrit dans les archives coloniales, rue Oudinot, à Paris, le plan du fort de Saint-Louis de Juda, réalisé en 1776 par l’abbé Bullet. Relevant leurs cotes, il les a reproduits en maquette, notamment pour étudier les ombres, utilisant si besoin était, des miroirs afin de suivre le déplacement des personnages. François Bourgeon est un grand lecteur qui ne cesse de croiser et recroiser les informations qu’il glane çà et là. Les maquettes font partie de ces croisements. Retrouvant des aquarelles figurant les plantations de la Louisiane au milieu du dix-neuvième siècle, l’illustrateur a su placer son décor principal de La Petite-fille Bois-Caïman.
L’histoire des Passagers du vent est double. Elle est celle d’Agnès de Roselande dont l’identité a été volée à cause d’un jeu d’enfants. Devenue, malgré elle Isabeau, dite Isa, elle se retrouve embarquée sur un vaisseau du roi. Les aventures mèneront la jeune femme en Angleterre puis en Afrique et enfin à Saint Domingue, avant que nous la retrouvions, en présence de son arrière-petite-fille, en Louisiane, au moment de la Guerre de Sécession. Nous sommes en présence d’un roman dans lequel les femmes jouent le principal rôle au centre d’un conflit qui dura, celui de la traite des noirs, jusqu’à sa suppression. François Bourgeon conduit son récit avec des allers et retours, fournissant au lecteur les explications qui lui semblent manquer un moment. Rien de linéaire chez lui, il mène pourtant à bien sa bataille pour la liberté. Les deux derniers tomes composés dans un format plus grand que celui des cinq premiers, et grâce aux nouvelles techniques avec une colorisation plus intense, et un jeu de vignettes superposées, sont, le mot n’est pas trop fort, remarquables.


(1) les Passagers du vent, « la Fille sous la dunette », « le Ponton », « l’Heure du serpent », « le Comptoir de Juda », « le Bois d’ébène », - La Petite-fille Bois-Caïman, livre 1, et 2, 70 p. ,Editions 12Bis,
(2) Musée national ce la Marine, place du Trocadéro, Paris, jusqu’au 3 mai 2010.
(3) Ed. Ancre (Nice) 4 to. 416 €.


On eut lire aussi : Bourgeon, par Christian Lejale, Ed. Imagine & Co -
– François Bourgeon, le passager du temps, par François Cortegianni, Glénat

samedi 27 février 2010

LETTRES DE LA JEANNE D'ARC V


- LE FAUTEUIL DU PACHA -
Les crêtes des vagues couvertes d’écume, montent de plus en plus haut ; le ciel n’est pas encore trop bas. L’approche du golfe de Gascogne répond à ce que l’on attend ou redoute d’elle. Les Espagnols le nomment « mer Cantabrique » et les Basques « Bizkaiako Golkoa ». La grande houle que l’on redoutait, s’en est, finalement, allée. Les prochains exercices seront moins rudes à suivre. Mais gare, cela nous rappelle les premières pages de la Nuit en mer de Claude Farrère : « Coup d’œil sur le ciel et la mer. La mer est plate, le ciel est clair. Des nuages assez nombreux qui flottent très haut. L’horizon net ». Le temps se maintient, c’est essentiel. Dans le récit de Farrère, il ne se maintint pas.

Dans le bureau de la Poste, on s’affaire encore afin de préparer la distribution du courrier. Quarante sacs, comme à chaque escale, sont partis en avion vers Paris Naval ; autant ont été déposés en échange. Dans le lot, le 162e lettre destinée à l’un des matelots du bord. Un record. Le premier maître exhibe un retour de lettre recommandée. Elle était adressée à un inconnu. Le procédé est connu des collectionneurs. Un premier tampon d’oblitération orné de la flamme de la Jeanne, sera doublé par un autre pour le retour. « Voulez-vous savoir combien de lettres ont transité sur la Jeanne », me demande l’officier marinier postier ? « Pas tout à fait 130 000. Les paquets : plus de 3 500, tout ceci pour un poids de 2 240 kg. » Des statistiques qui le comblent de satisfaction. Son poste de combat à lui, c’est l’agence postale. Il a de quoi faire, avec les huit boîtes réparties sur le bord, le courrier à classer et à distribuer, la réception des commandes de collectionneurs. Il est aussi un peu la mémoire des escales, grâce aux cartes et aux timbres, et surtout aux aventures liées à ses relations avec les postes locales. « Tenez, à Cochin, il n’y avait de véhicule disponible ; j’ai du tout faire en taxi. Une vraie galère. A Sidney, ce ne fut pas facile non plus. J’ai du suivre le wagon postal durant 30 km, car les Australiens désinfectaient systématiquement les conteneur du courrier. Je regrette Pondichéry, nous n’y sommes pas restés longtemps ; tout le monde nous invitait spontanément. Vous le voyez, à chaque escale, c’est l’aventure, on ne sait quelle sera notre rencontre. A Hong Kong, nous avions 52 sacs. Nous avons du effectuer une dizaine d’allers et retours entre l’ambassade et le bord. »
Sur la passerelle, le « pacha », installé dans son fauteuil, devise avec le commandant en second. Il est le seul à avoir l’usage de ce siège, quiconque tenterait de s’y asseoir serait condamné pour crime de lèse-majesté. A notre connaissance, faute de délinquant, aucune instruction n’a été ouverte en conséquence. Un matelot est monté afin de prendre des photos, il y a accès comme tous le personnel du bord. Certains n’ont jamais la curiosité d’y effectuer une petite visite. Ils vivent au rythme des quarts ; il arrive que des matelots logeant dans le même poste, ne se voient pas durant trois jours. « Si on ne cherche pas aller à la rencontre des autres, on ne voit personne », confie l’un des membres de l’équipage. « Au bout de six mois de campagne, j’ai découvert un officier marinier que je ne connaissais pas. Il est vrai qu’il est mécanicien et vit dans les entrailles du bâtiment. Mais quand même…En fait, chacun se trouve un dérivatif à ses activités, afin de durer, comme l’on dit ici. »
Dans les postes des élèves officiers, l’ambiance est différente. La fonction les sépare du reste de l’équipage, et l’on se sent encore un peu guindé sur le bâtiment. Les échanges se font davantage en fonction des intérêts culturels des uns et des autres. Aux escales, on rêve certes, mais on regarde comment vivent les populations. « Nous prenons l’atmosphère » dit cet enseigne de vaisseau de 2e classe. « Nous voyons tellement d’horreurs, que les tribulations politiques nous semblent dépassées. Nous sommes de plus en plus appelés à servir dans des situations de crise. Le marin n’est plus un serviteur d’armes, il doit connaître les civilisations. Et quoiqu’on dise, nous sommes fiers de représenter la France ». Le pacha auquel je rapporte ces propos, cite, en guise de réponse, cette phrase de Saint-Exupéry : « Je suis lié à mes frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous ». La Jeanne est un foyer de pudeur ; les uns et les autres ont du respect pour chacun, pour une raison toute simple, on y vit sans cesse les uns sur les autres.
L’avertisseur retentit. Alerte ! Encore un exercice. Les coursives se remplissent d’hommes pressés.

vendredi 26 février 2010

LETTRES DE "LA JEANNE D'ARC" IV


- LA JEANNE CHANTE -

Soudain, un appel pressant, traverse les haut-parleurs, diffusés dans tout le bord : « Attention çà va rouler ! » L’annonce n’est pas terminée que je vois tous mes papiers et livres glisser sur la table et rejoindre sur le sol. Un fauteuil file tout seul dans l’autre sens. Un énorme vacarme retentit dans tout le bord. Les mers traversées ont été si calmes, que nul n’a réellement songé à bien arrimer ses paquets et autres effets. Résultat, il faut tout ramasser. Le bâtiment gémit. Depuis Gibraltar, la mer s'est creusée. On gîte à 15° ; dans les coursives des sil¬houettes avancent obliques… Bien à l’abri, sur la passerelle, nous suivons le mouvement du bâtiment, dont l’étrave déchire les vagues et cueille des baleines, ces paquets de mers qui recouvrent l’avant.
Le temps s'est calmé. Dans les carrés, les maîtres d'hôtel ont retiré les « violons » destinés à maintenir les assiettes et couverts. Qui a déjà vu le film de ce soir ? Sur la passerelle, l'officier de quart saisit son sextant, pour le geste. Vénus vient d'ap¬paraître. Un midship reporte à l'aide d'un compas, notre position sur une carte. En bas, der¬rière les rideaux tirés, sur sa bannette, un matelot relit son courrier. Difficile de vraiment s'isoler. Pour les offi¬ciers, c’est plus facile, il suffit de tirer la porte de sa chambre. « Nous ne sommes pas des moines soldats, insiste le commandant en second. Nous cultivons notre jardin secret et reconstituons notre univers. » Cha¬cun à sa manière, hors du temps de service. Mais, au moment où l'on ne s'y attend pas: coup de klaxon. Poste de combat. Précipita¬tion dans tout le bord. Chacun connaît sa place, son rôle. Deux, trois minutes pour y parvenir. Klaxon encore : alarme de sécurité. Nouvelle préci¬pitation : incendie dans la cafétéria équipage, six blessés... drôle de drame. L'exercice constant en¬traîne le personnel et teste ses réflexes. Les exercices de sécurité se succèdent. Des « ron¬diers » ne cessent de visiter chacun des 900 locaux du bord. Le calme est revenu. Soudain, une mélodie insolite retentit. Sur les passavants, un midship sonne, dans sa trompe de chasse, des fanfares. Le chuintement des vagues le long de la coque pourrait remplacer les voix d’une meute.
Une escale est prévue à Lisbonne. L'eau commence à bouillir dans la casserole en cuivre. Le matelot achève de tailler dans la « mas¬se ». Il relève la tête, l'air ravi et exhibe son chef d'oeuvre: une petite Jeanne- d'Arc sculptée dans une pomme de terre. Le bâtiment miniature pourrait-il flotter ? Le commandant amusé par le savoir-faire de son cuisinier lui en a deman¬dé quatorze pour le dîner. Faites le compte, un quart d'heure par légume, le garçon y a passé tout son après midi. A sa manière le « cuistot du pacha », choisi parmi les meilleurs, participe pour une grande part au rôle de représentation de la Jeanne d’arc. Un dîner au château cela compte, surtout en escale. 1.400 personnes auront été ainsi hono¬rées durant les six mois de campagne. A 12 heures pile, les invités se présentent à la coupée. Salut, coup de sifflet « sur le bord », hymnes nationaux pour hautes personnalités et con¬duite vers les appartements du commandant, un confortable quatre pièces décorées à son goût.
On en reconnaît l’entrée grâce à une hallebarde fixée devant la porte. Cet insigne qui n’est pas règlementaire, marque généralement la présence des amiraux. L’un d’eux, il y a quelques années, jaloux de ses prérogatives tenta de faire ôter la hallebarde du pacha de la Jeanne. Il oubliait qu’elle est aussi une sorte d’ambassadeur de la France. Les invités se montrent un peu intimidés. Quels sont les usages de cet étrange monde qui les accueille ? Champagne, présentation du plan de table par l'un des maîtres d'hôtel. L’ambassadeur de France préside, le commandant vice-préside. C’est comme cela, le protocole doit être impeccable. En cas de présence d’un ministre, on décale. Pendant que les hôtes découpent un bar à l'armoricaine, une mélodie s'élève derrière un rideau. Le maître de céans possède son orchestre particulier. Un quatuor joue dans les grandes occasions, un piano seul pour les autres. La «Jeanne» est le seul bâti¬ment de la «Royale» à embarquer un détache¬ment de la « musique des équipages de la Flot¬te ». Il est composé de dix-neuf musiciens dont deux pianistes. Ils sont présents aux accostages, appareillages, durant les cocktails et connaissent les hymnes de toutes les nations visitées. Qui a dit que la Jeanne chantait ?

jeudi 25 février 2010

LETTRES DE "LA JEANNE D'ARC" III




- LE ROCHER DANS LA BRUME -

Gibraltar est dans la brume ; la pointe du rocher se dessine vaguement entre quelques éclaircies. A bâbord, les côtes africaines sont tout aussi à demi noyées dans un rideau opaque. Sur la passerelle, les conversations se poursuivent à mi-voix, tandis que l’officier de quart veille à la bonne route. « Gibraltar est grand, lance un corvettard (1). Il y a de la place ; je suis monté pour le plaisir de voir ce détroit qui sépare deux continents ». La « Jeanne » progresse à vitesse réduite. Chacun y va de ses souvenirs. « J’étais à bord du « Colbert », raconte l’un, comme s’il récitait un rapport. A tribord, un pétrolier. Soudain, il oblique vers moi. Avarie de barre. Un autre derrière. J’étais à 25 nœuds ; je suis passé entre les deux ». La brume n’a pas quitté le rocher ; ses grandes plaques de béton destinées à recevoir l’eau des pluies, marquent définitivement notre retour.

La route est dégagée, le pacha lance un ordre : « machine avant 39 tours », c'est-à-dire vitesse à 16 nœuds. Nous avions 4 nœuds de retard provoqués par un courant important. Plutôt que d’attendre la fin de la journée plus propice à cette manœuvre, nous tentons de rattraper ce retard en deux heures.
7 h. 30, un clairon son¬ne le branle bas devant un micro. Pondich, le chiot du commandant hurle à la mort. 8 h. 30 poste de propreté. Les officiers élèves se dirigent vers la salle de conférences, rue des Ecoles. Là aussi c'est la rentrée des classes. Encore un examen. La Jeanne est une petite ville avec ses coursives baptisées de noms de rue. Des sens interdits ou des flèches marquent les escaliers entre la place Pigalle ou celle des Cocotiers. Comme à Paris, certains quartiers sont plus chics que d'autres. Le commandant « ha¬bite » rue du Faubourg Saint Honoré dans un appartement digne de sa fonction. On l’appelle le château. Le matelot descend rue du Paradis dans un poste qu'il partage avec une cinquantaine parfois plus de ses semblables sur des bannettes superposées.
Plus en monte on grade, plus on gagne en con¬fort. « C'est stimulant, dit un officier marinier, il serait dommage que nous ayons tout, tout de suite. On ne ferait pas un effort pour progresser.» Le bâtiment de guerre est un espace cloisonné et hié¬rarchisé. Un moyen indispensable pour assurer sa sécurité, un système qui laisse chacun à son poste et à son rang, comme le maillon d'une chaîne, « Nous sommes des marins dans une boîte de conserves », lance le commandant en second, un capitaine de vaisseau. Chacun doit y mettre du sien et oublier ses états d'âme. Seule recette pour maintenir la cohabitation.
Véritable agglomération souterraine à la surface de l'eau, la Jeanne accueille tous les corps de métiers. Tiens! Le cuisinier du « Pacha » descend vers la cambuse, un papier à la main. Il donne sa liste au major responsable qui remplit son panier. Pendant ce temps une brigade de la cuisine fait monter une partie des quelque 2,5 tonnes de nour¬ritures quotidiennes nécessaires aux repas de l'équi¬page. Les cuistots sont sur le feu, depuis quatre heures le matin. Le premier déjeuner pour la demi¬bordée prenant le quart à midi est servi à 11 heures. Les boulangers ont achevé la cuisson des pains et sorti du four les croissants réservés aux officiers. Chacun remplit son office.
En bas, le tailleur coud son 1200e galon de la campagne. Les postiers annoncent de meilleurs chiffres: 140 000 lettres enregistrées à l’arrivée. Très important le courrier, c'est l’équilibre du marin. Le major postier, le doyen du bord, en est à sa cinquième campagne sur une Jeanne, la première était sur le croiseur, comme le commandant et le commandant en second. Il doit répondre aux innombrables lettres des philatélistes intéressés par les flammes du navire école. Il tamponne aussi volontiers pour le souvenir les carnets de bord personnels des matelots. La coopérative n'ouvre qu'à 5 heures. Bonjour Monsieur l'aumônier!
L'abbé est partout à la fois, il pousse la porte de l'hôpital. « Chico », l’aspirant dentiste a décidément trop de travail, le chirurgien n'a « fait » que 4 appendicites durant la campagne. Assis sur les ban¬quettes quelques uns attendent la visite. Les lits suspendus de l'infirmerie sont bien tentants. Les appels et les ordres ne cessent pourtant de résonner dans les haut parleurs. Une feuille de service détaille les activités de la journée, y compris les numéros des tenues réglementaires très impor¬tant on passe son temps à se changer. (à suivre)

(1) capitaine de corvette (quatre galons) en argot naval.

jeudi 18 février 2010

LETTRES DE "LA JEANNE D'ARC" II


- UN CARRÉ POUR FAIRE CERCLE -

L’aviso escorteur Commandant Bourdais gagne du terrain. Son étrave écrase les vagues puis se soulève avant de plonger à nouveau dans une déchirure d'écume. Sur le pont du porte hélicoptè¬res Jeanne d'Arc, tout est prêt pour le RAM, le ravitaillement à la mer. Sous la conduite d'un bos¬co (1) les hommes casqués et revêtus d'un gilet de sauvetage maintiennent les longs bouts. Les timoniers dialoguent à l'aide de leurs pavillons. Les deux bâtiments séparés par 30 mètres seulement, naviguent désormais en parallèle à la même vitesse de 15 noeuds. Une détonation, un filin jaillit saisi par les hommes du Bourdais. Le long tuyau de caoutchouc commence sa traversée. Le sifflet du bosco rythme la manoeuvre. Branche¬ments. La Jeanne abreuve sa « conserve ». Un vrai spectacle et en musique, l’orchestre ne cessera de jouer des marches durant toute la manoeuvre.
Chaque année, le navire école de la marine nationale française emporte dans un tour du mon¬de de six mois, sa cargaison d'hommes. 868 cette année dont 146 officiers élèves et 7 femmes (2). Ces dernières ont bénéficié d'un embarquement expéri¬mental à la suite d'une décision prise par Charles Hernu, ministre de la Défense. Pour sa vingt¬-quatrième campagne, La Jeanne d’Arc a longé le continent asiatique et frôlé le Pacifique. Au total environ 30 000 nautiques, une fois et demie la circonférence de la terre. De Cochin, en Inde, à Djakarta, en passant par Hong Kong et Sidney escale imprévue jusqu'à Manille et pour finir Venise où elle n'était pas venue depuis vingt ans elle a comblé d'images son équipage.
Sur le pont d'envol, l’après-midi, dès cinq heures, une noria de coureurs, tourne autour des hélicos aux hélices repliées que nous comparons, faute d'autres images, à de grosses mouches endormies. Tee shirts multicolores aux origines les plus diverses, se mouillent de sueur. Des grappes successives se forment et se démêlent, doublant les moins rapides. Cela ne se distingue pas réellement, la piste est trop courte. Au centre, un fusilier, transformé en moniteur, conduit la gym. Elle dure une heure ; près de deux cents bonshommes, plus deux femmes, se donnent à fond dans le mouvement. Durant ce temps, les équipes de garde briquent les lynx et les frottent sans s'occuper de la foule qui s'agite ainsi.
Les dîners sont servis tôt. Auparavant, dans le carré, « espace vaguement rectangulaire où les officiers…font cercle », selon le mot de l’officier en chef des équipages Jacques Tupet (3), les uns et les autres se retrouvent et, s’ils ne commentent pas les derniers évènements du bord, évoquent, éventuellement, les informations venues de l’extérieur. A bord de la Jeanne, chacun est compartimenté selon son grade. Le Pacha dispose de ses propres appartements, il reçoit donc, dans son salon, les officiers supérieurs ont leur propre carré, comme les officiers subalternes. Dans la hiérarchie, les officiers mariniers supérieurs sont également séparés des officiers mariniers subalternes, quant à l’équipage composé des matelots et des quartiers-maîtres, ils se retrouvent dans la cafétéria, salle à tout faire y compris à se restaurer.
Ce soir, dimanche, concert. Posés contre un rideau orange, dissimulant l'autel sur lequel a célébré la messe, le matin même, les musiciens marins accordent leurs instruments. Le dernier concert de "band" de la campagne, commence dans la salle de conférence, qui sert, décidément à tous les usages. Elle est pleine ; matelots, officiers mariniers et officiers, mélangés sur les bancs, plaisantent et s'interpellent, puis se taisent pour écouter des arrangements autour de Gilbert Bécaud et de George Gershwin. Trompettes, tuba et clarinettes s’harmonisent dans des airs familiers. Un capitaine de frégate, assis sur son banc, suit la musique comme s’il était dans l’arène de Nîmes. Soudain, s’élèvent la mélodie de Porgy and Beth. Cette saga américaine sonne un peu trop sérieuse. On s’attendrait à ce que les auditeurs sautillent ou dansent sur leur siège. Gershwin serait-il trop classique ? Il fallait attendre le second morceau et Duke Ellington pour réveiller tout ce petit monde.
Dans les coursives, baignées par une lumière rouge tamisée, simulant la nuit, chacun se faufile vers sa chambre ou son poste. Les hommes de quart veillent.


(1)l'Officier Marinier (sous officier dans la marine), le plus gradé dans la spécialité de la manœuvre.
(2) En 1988.
(3) Tournures et parlures de la marine, illustré par Max-Pierre Moulin, ACORAM (Association centrale des officiers de réserve de l’armée de mer)/ Ed. du Gerfaut, 175 p.

mercredi 17 février 2010

LETTRES DE LA "JEANNE D'ARC" I



- LA JEANNE D’ARC ET LES DOGES -

J'ai eu la chance d'embarquer à plusieurs reprises à bord du PH Jeanne d'Arc. j'ai participé à la fin de la campagne 1988, depuis Venise jusqu'à Brest.


Du pont de l'Académia, le Grand Canal s'ouvre sur ce qui pourrait être une petite baie longée par la Riva degli Schiavoni. La Jeanne d'Arc, le porte-hélicoptères, navire-école de la Marine nationale, y est amarrée à la hauteur de l'Arsenal. Elle domine de toute sa hauteur l’hôtel qui lui fait face. Les galères vénitiennes, même palamente (1) levée, n’auraient pu rivaliser avec sa hauteur. Seul peut-être le Campanile pourrait s’incliner devant le bâtiment de guerre.
La nuit, à bord, est bruyante et le sommeil se rompt au même rythme que celui des machines. Le branle-bas sonné par un clairon, me jette hors de ma bannette. Il convient de s'y habituer ; je ne suis pas encore familier de la "maison". Sur le pont, l'équipage, aligné au poste de bande, décore le bâtiment, tandis que la musique de la flotte joue "Ce n’est qu'un au revoir". La Jeanne s'éloigne lentement du quai. Quitter Venise, à son bord frise l’élégance. Cela aurait plus à Paul Morand. Des mains s'agitent. Le Campanile s'affaisse derrière un nuage de fumée ; une manière pour le navire de guerre de prendre sa revanche ! De la passerelle, nous dominons la cité des Doges. Un adieu au Lion juché sur sa colonne, et le navire croise la proue de l’île S.Gorgio Maggiore avant de gagner le large suivi de sa conserve fidèle. Nous aurions un regret, celui de ne pas avoir été à bord de celle-là, afin de contempler la Jeanne dans toute sa splendeur vénitienne.
Sur le pont d’envol, la présentation des officiers à l'amiral, les ramène au rang de potaches. Ils se tiennent droit, tenant une distance règlementaire entre eux et regardent, lorsqu'il les interroge, dans les yeux l'officier général. Ce qui leur évite de remarquer que l'amiral a perdu une étoile, sur son épaulette.
Le silence règne dans l'ombre compète sur la passerelle. On ne reconnaît personne, sinon les voix. Les deux veilleurs, à l'extérieur, dans leur nacelle de fer, guettent la surface de l'eau, à peine éclairée par quelques crêtes bordées d'écume. Il est loin le temps où le guetteur était oublié, perdu dans la mâture des voiliers jusqu'à ce qu'il se mette à crier ce mot magique : "Terre !" Les deux midships, sans songer cette image, sans cesse répétée dans des films convenus, surveillent l'affluence sur la mer, en consultant les radars. Nous sommes au large des côtes italiennes, au bas de la botte. Nous distinguons, à quarante kilomètres, les lumières de villes. Un peu de vent s'est levé, il s'agit de corriger la route. Derrière, le barreur tire légèrement sur sa manette. Ce matin, peu après sept heures, au moment où l'amiral quitte le bord, nous voyons fumer l'Etna. Calme Adriatique, elle ressemble à un lac ; nous glissions sur cette surface limpide et bleue.
Le détroit de Messine fait songer à un canal, il ne manque qu’une écluse. Les uns et les autres ont rédigé qui une lettre, qui une ou plusieurs cartes postales, et les ont glissées, avec pièces et billets, dans une bouteille afin de la jeter à l'eau. Le Pacha sacrifie lui-même à cette tradition. Des pêchous siciliens iront les ramasser et poster les lettres, une fois revenus à terre. Dans le sillage de la Jeanne, nous voyons, ces bouteilles à la mer, se bousculer dans ses remous.
Des fumerolles s’échappent discrètement des pentes du Stromboli. En éruption permanente depuis 3000 ans, il constituait un repère pour les navigateurs de l’Antiquité. Il offre, aujourd’hui, un spectacle, presque tranquille, à tout le personnel de bord qui a le loisir de se pencher sur les rambardes des passavants. Songent-ils ces hommes qu’ils naviguent sur « un pétard ambulant », selon le mot du CSI, chef du service intérieur, un capitaine de frégate : 6 rampes de missiles MM 38 Exocet, 4 tourelles de 100 mm avec le stock de munition, le gaz oil. Justement, à la machine, les mécaniciens en combinaison bleue, veillent sur les chaudières. La pression de la vapeur est à 45 bars. C'est là, « rue du chaud » où on « morfle » le plus. Un raclement suivi d'un coup sourd provient du pont. Les « aéros » sortent un hélico du hangar. Des silhouettes s'af¬fairent autour de l'appareil hissé par l'ascenseur. Les tenues en amiante de l'équipe de sécurité se reflètent dans la vitre bombée de l'Alouette 111. Au signal du « chien jaune », le directeur du pont, elle se tend sur ses pattes et file vers tribord en direction du Commandant Bourdais. Opération, hélitreuillage de matériel. Routine.

(1) L’ensemble des rames

mercredi 10 février 2010

un nouvel espace de bibliophilie

Au service de la bibliophilie depuis plus de vingt ans, je vais tâcher de réunir dans ces pages :
  • les chroniques à la gloire des livres anciens parus dans le Figaro littéraire, la Gazette Drouot, les Petites Affiches; les références des livres que j'ai eu le plaisir de publier sur le livre, les décorations, l'ordre de Malte;
  • les billets biblio-radiophoniques que l'on peut écouter sur www.canalacademie.fr;
  • mes lettres de voyages;
et bien d'autres choses encore!
Bienvenue à bord!