vendredi 13 janvier 2017



                          CONTE DU NOUVEL  AN

     LA NOUVELLE ÉCORCE DES JUJUBIERS 





                        Est-ce le silence qui réveille Prune ? Aucune rumeur ne provient de l'extérieur. Pas même le  léger frottement qui, dans la cour intérieure de la maison, signale que l'on balaye la coursive devant  le pavillon Est où est installée sa chambre. Le crissement des fibres sur les dalles n’est guère musical, mais la tire généralement de sa torpeur du matin. Elle ne l'entend pas. Quel calme autour d'elle ! La jeune femme se renfonce sous la couverture, reforme son nid et s'y blottit, cherchant à retrouver encore un peu de chaleur et ne pas perdre le rêve dans lequel, elle... Les images se sont déjà effacées. Comment les rattraper ? En se retournant, sa main heurte le montant du lit. Une petite douleur la secoue. C'en est fait, elle sent qu’elle doit ouvrir les yeux. Pas encore. Elle cherche un nouveau rêve et laisse défiler l'un de ces films qui s'impose juste avant le réveil définitif. Prune perçoit, comme dans un brouillard, une silhouette masculine qui s'avance vers elle. Elle joue à  la mettre en scène dans un décor qui ne parvient pas à se matérialiser. Est-ce son ami français ? Son visage demeure flou. Pourquoi pense-t-elle particulièrement à  lui ce matin ? Il ne s'est pas manifesté depuis tant de mois.
                        Elle se revoit petite fille, sur la plage normande, courir avec lui pour mieux faire voler leur cerf-volant. Son cinéma intérieur dévide cet épisode aussitôt suivi par celui qui les avait menés des années  plus tard dans les allées de Holland Park à Londres. À peine sortis de l'adolescence, ils ne s'étaient d'abord pas reconnus puis avaient retrouvé leur complicité née durant leur enfance. Prune fouille dans sa mémoire afin de retrouver ces moments; mais, à nouveau, ses images se brouillent. Après son retour à Pékin, ils avaient correspondu quelque temps. Les lettres s'étaient peu à peu espacées. Il avait pourtant promis de venir lui rendre visite dans sa ville, « sa ville, comme il le disait. »
                        Cette fois, il est temps de se lever.  Elle frissonne et enveloppe sa silhouette menue dans chén yī, sa robe de chambre rouge foncé brodée de motifs noirs. Sans abandonner ses pensées, elle ne déroge pas à son rite matinal : avant  d’ouvrir les rideaux, remplir, xiǎo bēi, une petite tasse, d'un breuvage ni trop brûlant, ni trop tiède, délicatement parfumé au jasmin. Sur la table ronde, près de la fenêtre, voisine avec un bouquet de fleurs, une haute bouteille thermos couleur fuchsia. Elle rutile dans la pénombre de la chambre. On distingue inscrit en jaune d’or shuāng liànqíng,  l’idéogramme du double amour. Chaque soir, avant de s'endormir, Prune la remplit d’une eau bouillante  et dépose à l’intérieur quelques brins de thé vert parfumé au jasmin. Quelques brins seulement afin que l’infusion tout au long de la nuit, ne soit pas trop forte. La méthode ferait frémir l'empereur  Shennong, le « laboureur divin » qui découvrit, il y a, dit-on, quatre mille ans, le thé ; mais il ne lui en tiendrait pas rigueur apprenant qu'elle a été expérimentée par son ami Français.
                        La tasse remplie de son liquide ambré et odorant, à la main, elle écarte machinalement les rideaux de la fenêtre de la chambre. Une lumière différente éclaire la cour ; elle est recouverte d’un voile blanc. Il a neigé ! Les tuiles rondes sur le toit du pavillon Ouest ont retenu une épaisse masse cotonneuse. Au centre de  la cour, les branches des deux jujubiers ploient sous leur nouvelle écorce.
                        La jeune femme avait projeté d'aller avec ses amis, passer la matinée dans le parc du Temple du Ciel. Ils auraient écouté des chanteurs et des musiciens s'exercer à des airs d'opéra traditionnel. Avec le temps, il est douteux qu'ils soient nombreux à honorer ce rendez-vous. Qu'importe, elle s'y rendra. Avec un peu de chance Quing, Shen Nung et Shun auront, comme elle, bravé les intempéries.  Quant aux autres, ils auront surement préféré paresser au chaud dans leurs appartements perdus dans les nouvelles tours qui ont poussé çà et là à la place des quartiers anciens. Quoi qu'il en soit, ils doivent tous se retrouver ce soir, dans la grande maison de Kun afin de fêter le Nouvel An comme s'ils étaient encore étudiants en France, aux États-Unis ou en Angleterre.
                                                           *
                        Les rues sont déjà salies par la circulation. Voitures, camions, bicyclettes électriques, se bousculent sur la chaussée tandis que les piétons se suivent, se heurtent dans un désordre multiplié  par le risque de glisser  et de tomber. Prune, emmitouflée dans une grande écharpe bleu-vert, un gros bonnet enfoncé sur la tête, la démarche vive, slalome entre les cabas, les caisses, les vélos même, de la population du quartier. Elle parvient enfin à la station de métro. Il y a quelques années, elle aurait emprunté  un bus. Elle se souvient de leur saleté. Ils arrivaient aux stations, crachotant une épaisse fumée noire.  L’intérieur était la plupart du temps bondé et… parfumé au chou ou tout autre effluve indéfinissable. Aujourd'hui, les odeurs ont changé ! Les longs boyaux articulés et climatisés véhiculent mieux les effluves. Les annonces calquées sur le tub londonien la font sourire. Une voix flûtée prononce : « You are on the second line ; next station Chongwenmen » avant de répéter la même phrase en mandarin. Prune songe que l'ami Français ne manquerait pas de se moquer et de la taquiner. La correspondance pour la ligne 5 qui doit la conduire  à la station Tiantandogmen, celle du Temple, est bien longue. La sortie est  quelque peu freinée par le passage de portillons trop peu nombreux.
                        Les promeneurs attirés par la neige profitent joyeusement du parc. Parmi eux, elle pense reconnaître une silhouette familière. « Je prends mes rêves pour une réalité, songe Prune. C'est impossible, il ne peut pas être venu à  Pékin sans m'en avertir ».  Il lui était arrivé de la surprendre à Londres lorsqu'elle y habitait. Elle avait été furieuse. Cela avait été délicieux. Pas aujourd'hui. Quoiqu'une de ses remarques dont il est coutumier, lancée  à l'emporte-pièce lui revienne en mémoire : « Tu verras, je viendrai à  Pékin le jour il commencera à neiger. » Elle avait   haussé les épaules. A son sens, cette plaisanterie signifiait : jamais. Comment prévoir un aussi long voyage en fonction d'une hypothétique météo ? Il avait répliqué avec un sourire énigmatique : « Les miracles ne surviennent pas seulement durant la période de Noël ».

  
                      Oh  surprise ! tous les membres de leur bande, se sont  dérangés. Un peu partout autour d'eux les flocons volent venant du ciel ou des boules lancées de ci de là.  Ils se retrouvent alors à participer à une formidable bataille de boules de neige face à autant d’inconnus que d’amis. Prune n’est pas la dernière à transformer en fantômes poudreux ses adversaires d’occasion. Les cris et les  éclats de rire fusent au pied des marches conduisant au Temple au triple toit dont les couleurs bleu et rouge s’estompent derrière le rideau de flocons. Dans le temple du Dieu de l’Univers, le Mur de l’Écho et les Pierres au triple écho ne remplissent plus leur office, tellement les sons sont assourdis.
                        Tout d'un coup, les boules se font plus pressantes sur Prune. Son bonnet et son manteau sont recouverts de neige, son écharpe flotte dans cette vague dont elle la cible. Elle ne distingue plus rien de ce qui l'entoure. À moitié aveuglée, elle entend ses amis scander son nom et, soudain, alors qu'un tourbillon l'enveloppe davantage, elle se sent soulevée et devient légère, légère. Vole-t-elle ? Des bras solides la retiennent avant qu'elle ne tombe. Elle ne comprend pas encore. Une voix moqueuse, des paroles en français : « Ne t'avais-je pas prévenue Belle Fleur de Prune ? J'ai simplement demandé au dieu singe Sun Wukong de provoquer une chute de neige au-dessus de chez toi et hop, il m'a transporté jusqu'ici. » Les amis rient plus fort. Ils étaient dans la confidence. Prune se penche, ramasse un bon paquet de neige et le projette vers son ami français. Celui-ci fait mine de s’enfuir pour se protéger, poursuivi par Prune, le visage rayonnant.
                                              

mardi 27 décembre 2016

lundi 26 décembre 2016



                                                                   Conte de Noël


                                                            TROP PETITE


 


              Les ailes du moulin lissées par un vent imaginaire, tournent, tournent, tandis qu’à ses pieds, un gros sac sur l’épaule, le meunier peine à hisser sur le dos de son âne sa lourde charge. Le paysage est fait de broussailles et d'arbustes moussus qui émergent de pierres à la chaude couleur de miel, comme celles des maisons du village. Où se niche donc l'église ? Ah, ici, un peu plus bas, juste après le pont qui enjambe la rivière. Des moutons paissent dans un  pré, sous le regard de leur berger immobile ; contre ses jambes, son chien dort. Le curé, devant le portail à demi-ouvert, tient un parapluie rouge à la main. Le temps n'est pourtant pas à la pluie. D'autant que le ciel est si loin qu'on ne le distingue pas.
              La petite fille, les yeux grands ouverts, cherche l'étoile. Celle-là ne doit pas être loin. L’enfant sait qu'elle doit indiquer l'emplacement de l'étable. Oui, l'étable, l'unique. Celle qui a accueilli l'Enfant Jésus et la Sainte Famille, car il n'y avait plus de place dans l'auberge. Se haussant sur la pointe des pieds, les mains posées sur le rebord de la table, elle cherche cette étoile parmi les maisons enchevêtrées, les escaliers, les passages qui les séparent, ces collines et ces bosquets. En cette fin d'après-midi, le jour commence à baisser. Les lampes du salon n'ont pas encore été allumées. Les bruits familiers de la maison sont assourdis grâce à la porte close. La fillette fait encore un effort pour repérer l'étoile. En vain.
                                                 *   *
              Sa maman lui avait bien dit de rester jouer dans sa chambre, mais Aliénor a décidé d'aller contempler la crèche que son grand-frère et son père ont installée dans la matinée. Elle a assisté à l'ouverture de la boîte en carton vert foncé ornée d'une vignette colorée sur laquelle elle a reconnu un sapin enneigé. À l'intérieur, elle a entraperçu  les petits paquets protégeant chacun des personnages en argile coloré et les éléments du décor.
-Moi aussi, je veux faire la crèche, avait-elle dit à son frère.
-Tu es trop petite !  lui avait-il rétorqué, les sourcils froncés.
-Tu n'es pas gentil !
Léandre craignait simplement que sa sœur laissât tomber  sur le sol des précieux santons.
-C'est pas juste ! La petite fille, les yeux humides, les poings serrés, a tapé du pied et  a couru se réfugier dans la bibliothèque qu’occupe d'ordinaire son grand-père. Il était bien là, assis devant l'écran de son ordinateur, entouré de volumes ouverts en vrac.
-Léandre a dit que j'étais trop petite et que je n'ai pas le droit de faire la crèche lui explique-t-elle entre deux sanglots.
Grand-père avait ôté ses lunettes, saisit la petite-fille et l'avait hissée vers ses genoux.
-Écoute-moi, Aliénor. Tu es presque grande. Ainsi que tu me l'as dit un jour, je suis un peu vieux. Bientôt je serai très vieux et tu seras très grande. Cela ne me dit rien d'être trop âgé, mais j'apprécie d'être « un peu », comme toi. Tu devrais découvrir l'avantage d'être encore petite. Imagine que si tu étais toute petite- petite, tu pourrais entrer dans la crèche et te promener dans son décor, saluer les personnages et qui sait, te parleraient-ils ? Tu pourrais aller voir Marie et Joseph, caresser le dos de l'âne et les flancs du bœuf, plonger tes petites mains dans la toison des moutons. Ce serait merveilleux, ne crois-tu pas ?
La petite fille avait opiné de la tête, effacé ses larmes en passant la paume de sa main sur ses yeux et  avait demandé :
-Grand-père si j'entre dans la crèche, comment pourrais-je trouver l'étable ?
-Oh ! C'est simple, avait-il répondu, tu n'aurais qu'à repérer l'étoile qui doit briller sur son toit. Allez oust ! Va jouer ou attrape  un livre et assied-toi à côté de moi. Ce soir, je te prendrai dans mes bras et tu pourras voir l'étable où tu déposeras l'Enfant-Jésus.
La perspective d'être l'autre héroïne de la soirée de Noël avait réjoui Aliénor. Mais cela ne lui suffisait pas. Les paroles de son grand-père avaient tourné dans sa tête :
- Ah! Je suis petite et bien je vais devenir encore plus petite et rapetisser pour entrer dans la crèche.
                                                 *   *
              Aliénor  surprend  un bruit de pas dans le couloir menant au salon. Le sapin, malgré les boules et les guirlandes éteintes, luisant faiblement, ressemble à un fantôme. Le claquement des talons s'approche. L'enfant se glisse prestement derrière la nappe recouvrant la table. Elle entend la porte s'ouvrir, un frottement sur le tapis, puis distingue à travers le voile, une lueur. Quelqu'un vient d'allumer les lampes, peut-être aussi le sapin ou la crèche ou les deux ? La porte est refermée. Aliénor sort de sa cachette.
-Oh,  c'est beau !
              Le sapin illuminé brille, clignote, lance des éclairs blancs et rouges et fait briller à leur tour les boules et les guirlandes. Le décor de la crèche est aussi éclairé. L'enfant repart  à la recherche  de l'étoile. Pas facile. Sous le pont, les canards barbotent sur le miroir figurant la rivière,  ils ne semblent pas effrayés par la lavandière ; dans un escalier une vieille femme un panier à son bras bavarde avec le marchand de vin, tandis que deux musiciens cheminent entre des oies oubliées par leur gardienne. Quelle musique jouent-ils, se demande l'enfant ? Elle a l'impression d'entendre une mélodie familière. Elle se penche davantage pour mieux écouter. Tiens, le meunier s’est déplacé vers eux, suivi par son âne chargé de deux sacs rebondis d’où s’échappent des fumerolles de farine. Un jeune  garçon, une guitare en bandoulière, l’accompagne. Elle ne l’avait pas remarqué tout à l’heure près du moulin. Sans doute gravissait-il la pente y menant ? On dirait qu’il lui fait signe :
- Viens, viens, je vais te conduire à l’étable, entend-elle.
- Comment ? je suis trop grande.
- J’ai entendu dire que tu étais trop petite, lui dit le garçon. Profites-en. Tu vas voir, c’est facile. Prends ma main.
En quelques instants, Aliénor se retrouve près de lui. Le sonneur et le joueur de pipeau entament une chaconne qui lui donne envie de danser.
-Je m’appelle Christophe, lui dit le garçon. Autrefois, j’écrivais des chansons, c’est la raison pour laquelle, je porte une guitare.
-Pourquoi n’en écris-tu plus, demande la petite fille ?
-C’est une longue histoire, je te la raconterai plus tard. Allez, suis-moi. Regarde là-bas, l’étoile n’est pas loin, Marie nous attend dans l’étable.
              Le petit groupe se faufile alors entre les maisons, les arbustes, saute sur les cailloux, évite les rochers, foule l’herbe, projette de la poussière. Il croise le ravi, les bras toujours levés, le garde-champêtre qui cherche les baguettes de son tambour, le maire vraiment trop  fier de lui, et encore le rémouleur et le vannier, et aussi le bohémien et les bohémiennes… Tous les villageois sont présents et en marche. Tous ? Sauf l’endormi, puisqu’il dort. Chacun, en passant  lui dit : « Bonjour Aliénor ! » Son nouveau compagnon Christophe s’arrête enfin et ils pénètrent dans l’étable. Elle sent le souffle du bœuf et entend le raclement des sabots de l’âne sur le sol. Une bonne odeur de paille fraîche l’enveloppe. Marie lève la tête et lui sourit avec un regard aussi doux que celui de sa maman.
                                      *   *
  -Aliénor ! Aliénor ! Où est-elle passée demande à voix haute sa mère. On la cherche dans la maison. Où s’est-elle dissimulée ? Il est temps de se préparer pour se rendre  la messe. Nous allons être en retard, il n’y aura plus de place assise ! Les commentaires vont bon train, tandis que les uns et les autres cherchent, dans tous les recoins la petite fille. Grand-père, plus calme, a soudain une intuition. Il se dirige vers le salon et s’approche de la crèche. Son idée est bonne, il aperçoit sa petite-fille, ravie parmi les santons, en grand conversation avec les musiciens, les bergers et aussi Marie. Il vérifie qu’aucun autre membre de la famille n’est dans les parages.
-Aliénor ! appelle-t-il à voix très basse. La petite-fille lève les yeux et voit son grand-père, plus géant que jamais. – Viens, maintenant  tu sais que tu n’es pas trop petite.

              L’enfant saute dans ses bras, non sans avoir auparavant, déposé un baiser sur la joue de son ami Christophe.
-Aliénor est avec moi, lance à la cantonade, le grand-père tout heureux.
-Mais où était-elle donc passée, demande sa mère ?
-Je l’ignore, répond-il, en, mettant un doigt sur les lèvres de sa petite-fille. Cela doit être un nouveau mystère de Noël.





dimanche 20 novembre 2016



LE BLAEU OU L’ATLAS  AU GLOBE DORÉ


 
                   Pour la Biennale, la librairie Camille Sourget présentait l’Atlas major de Joan Blaeu (1596-1673). Cet ouvrage dont le titre exact est Sive Cosmographia Blaviana, Qua Solum, Salum, Coelum, Accuratissima Describuntur. a été publié en 1662 dans la propre imprimerie de l’auteur : Amstelaedami, Ioannis Blaeu.  Il comprend 11 volumes grand in-folio [le premier est en second tirage], reliés à l’époque en vélin à rabats, les dos lisses dorés, à  double encadrement de roulettes dorées sur les plats avec écoinçons et large fleuron central au globe dorés [l’emblème des Blaeu], les tranches dorées. Les volumes sont illustrés de 593 cartes gravées à  l’eau forte et coloriées à l’époque avec rehauts d’or, à savoir une mappemonde, 70 cartes pour l'Europe du nord,  18 cartes pour la Russie et la Pologne, 11 cartes pour la Grèce et l'Europe orientale, 96 cartes pour l'Allemagne, 63 cartes pour la Belgique et les Pays Bas, 113 cartes pour les Iles Britanniques, 64 cartes pour la France, 6 cartes pour la Suisse, 59 cartes pour l'Italie, 28 cartes pour l'Espagne, 13 cartes pour l'Afrique, 28 cartes pour l'Asie, et enfin 23 cartes pour l'Amérique. Son prix affiché était de 550.000 €.

                   Cet Atlas major est, selon C. Koeman, auteur d’une monumentale bibliographie des » atlas publiés aux Pays-Bas du XVIIe siècle à 1880 », sortie en 1967, « le plus grand et le plus fin atlas jamais imprimé. Ceci en raison de la très grande qualité de sa typographie ; la colorisation a, en outre, grandement contribué  à sa renommée ». L’imprimerie Blaeu installée à  Bloemgracht dans l’arrondissement Centrum d’Amsterdam, développée vers 1640, était à l’époque considérée comme la plus grande au monde et faisait l’admiration de tous ses visiteurs. Le 23 février 1672, un incendie ravagea cette imprimerie, détruisant notamment les esquisses et épreuves du  Theatrum Statuum Sabaudiæ,  un ouvrage consacré aux territoires de la maison de Savoie. Il  sera édité après la mort de l'éditeur en 1673. Cet accident mit fin à l’activité de la société d’édition qui sera vendue en 1678. Cette imprimerie ne se limitait pas à la production de cartes, atlas et globes, mais s'intéressait aussi aux publications les plus diverses, ouvrages religieux inclus.

                   Durant trois générations, les Blaeu furent cartographes officiels de la V.O.C (la Compagnie des Indes Néerlandaises). William Jansz, le père (1571-1638) et Joan I, le fils puis  Joan Blaeu II, le petit-fils (1650-1712) le sera lui-même de 1672 à 1705, sans oublier son frère Peter (1637-1706). Joan I  Blaeu avec son frère Cornelis, mort trop tôt à 34 ans, en 1644,  avait poursuivi l’œuvre de  leur père et complété le Novus Atlas, publié en trois volumes en 1640, quatre en 1645, six en 1655, pour finalement réaliser l'Atlas Major. Cet ouvrage fut tiré à environ 300 exemplaires et dans plusieurs langues européennes.
                                     
Infos : www.camillesourget.com



dimanche 6 novembre 2016



                 MERCI À INNOCENT VIII QUI INSTITUA LA CENSURE








                        À Athènes, l’Aréopage fit brûler les ouvrages de Protagoras (Ve siècle av. J.-C.) parce qu’il exprimait des doutes sur l’existence des dieux. La censure fait, curieusement,  partie de la pensée et réjouit les bibliophiles. C’est elle qui entretient la rareté de certains exemplaires d’ouvrages condamnés au bûcher. De là, à rendre hommage au pape Innocent VIII (1432-1484-1492) et à son successeur Alexandre VI, dont on se souvient qu’il était un Borgia (1431-1492-1503) pour avoir été les premiers à instituer un système de censure à tous les ouvrages non seulement théologiques, il est un pas que nous ne franchirons pas. Le principe de l’autorisation préalable à toute impression fut confirmé par la promulgation en 1487,  de la Bulle  Inter multiplices » limitées aux villes de  Cologne, Trèves, Mayence et Magdebourg. Quatre ans plus tard, le légat pontifical Nicolo Franco demanda au conseil de Venise de faire brûler un ouvrage d’Antonio Roselli (1381-1466), critiquant le pouvoir du pape : Monarchie sive de potestate imperatoris et papæ publié en 1487. C’est le premier ouvrage à faire l’objet d’une pareille mesure… En 1501, Alexandre VI confirmait promulguait la Bulle Inter multiplices en défendant  aux imprimeurs d’imprimer un ouvrage sans l’avoir soumis à l’archevêché, sous peine d’excommunication et d’amende. Son successeur Léon X, par sa Bulle  Inter sollicitudines (14 mai 1515), étendait cette mesure à toute l’Europe. L’Église se méfiait de cette nouvelle invention, l’imprimerie, qui pourrait  diffuser des hérésies.

                        Face à la diffusion massive par le livre des idées intellectuelles et religieuses de la Réforme protestante, les universités et les autorités ecclésiastiques catholiques décidèrent de publier dans les années 1540 des catalogues de livres prohibés. Le tout premier d'entre eux fut celui de la faculté de théologie de Paris,  imprimé en 1544, il donnait une liste de 230 volumes.  Cet Index français fut réédité à plusieurs reprises en 1545, 1547, 1549, 1551 et 1556, avec l'ajout de nouvelles listes de titres  condamnés par les docteurs de la Sorbonne. Il devint le modèle de référence de ceux publiés par l'université de Louvain (1546), le Portugal (1547), Venise (1549), et l'Inquisition espagnole (1551).

                        Un exemplaire du Catalogue des livres examinez & censurez, par la Faculté de Theologie de l'Université de Paris: suyvant l'Edict du Roy, Publié en la Court de Parlement, le troisiesme iour de Septembre, M. D. LI. On les vend à Paris par Jehan Dallier, 1551. In-8, relié à l’époque en vélin souple, a été adjugé 38.100 €, à Drouot le mercredi 1er juin 2016 par la SVV Binoche & Giquello, lors de la dispersion de la bibliothèque du libraire jean Viardot. Il s'agit de l'une des trois éditions imprimées en 1551. Les deux autres ont été données à Toulouse par Claude Sanson, et à Paris, à l'adresse de Jean André. Cette nouvelle version de l'Index de Paris a été imprimée quelques mois après l'Édit de Châteaubriant, promulgué le 27 juin de la même année par Henri II pour renforcer les mesures contre les protestants.

                        « Ce catalogue, explique l’expert Dominique Courvoisier, est une refonte des catalogues existants. Il contient près de deux fois plus de titres que celui de 1544, et 47 supplémentaires par rapport à la version de 1549. On y trouve deux listes de 215 livres en latin et 192 en français, classés par ordre alphabétique d'auteurs. » Parmi ceux-ci, nous trouvons des bibles de Robert Estienne, des écrits de Martin Bucer (6), Jean Calvin (25), Luther (35), Melanchthon (16), Zwingle (7), Étienne Dolet (8), etc. Les humanistes ne sont pas épargnés non plus  puisqu'on retrouve plusieurs textes de Lefèvre d'Étaples et d'Érasme. On note encore la présence du Tiers livre de Pantagruel (1545). À ces listes s'ajoutent les défenses approuvées par la faculté de Paris contre les traductions protestantes de la Bible et contre les ouvrages du prédicateur siennois Bernardino Ochino (1487-1564), vicaire général de l’ordre des Capucins.